— Vous êtes sûre de vouloir y rentrer ?
— Qu’est-ce que je risque ?
Le gardien du portail hausse les épaules à ma question. Déterminée, je m’enfonce dans le cercle gélatineux. Quand son enveloppe me recrache de l’autre côté, je me retrouve dans ma chambre d’enfant. On devine à peine le motif de mes draps avec toutes ces peluches agglutinées dans mon lit. Le vieil ordinateur posé sur le bureau me rappelle mes parties sur des jeux que j’adorais. Les capacités de l’unité centrale étaient tellement limitées que la plupart des textures ne chargeaient jamais totalement. Je sors de cette chambre aux teintes lilas, retrouve le palier de la maison. Mon frère se tient assis dans sa chambre, concentré sur un jeu vidéo. Quand je descends au rez-de-chaussée, le grincement typique des escaliers sonne comme une vieille mélodie oubliée. De ces sons entendus à répétition pendant des années, mais qui finissent par s’effacer de nos mémoires. Mes chaussons sont dans l’entrée. Je dois être dehors. Je sors. Il ne faut pas clencher la porte. J’ai quelques restes tout de même. Il suffit de la lancer : elle se ferme ainsi, pas autrement. Dans le jardin, on entend des rires d’enfants. Leurs deux silhouettes fines m’apparaissent. Elles sont peintes de sourires troués, leurs chaussures sont sales d’avoir trop foulé l’herbe. Les structures en bois leur servent d’obstacles. Elles sautent par-dessus en imitant la course de chevaux farouches. Les histoires se succèdent : elles inventent, puisent chacune dans l’imagination de l’autre.
— Amandine, on joue à La Jungle ?
— Oh oui ! On en était où déjà ?
Ce langage, elles sont les seules à le comprendre. Enfin, sans me compter — puisque je suis moi —. L’air de rien, en un fragment de seconde, elles changent de jeu et de personnage. Comme un lecteur change de roman frénétiquement. Comme mon père change les chaînes de la télévision dans le salon.
J’ose un regard dans sa direction à travers la porte-fenêtre. Il a encore quelques cheveux bruns, ça me fait tout drôle. Maman a les cheveux plus longs, son épaule est en pleine forme. Elle tricote sans la moindre douleur. Le canapé et le fauteuil n’ont pas changé. Certains objets traversent le temps. L’humain n’en fait pas partie.
Une voix m’interpelle, comme étouffée dans un foulard. Je suis sa piste et me retrouve de nouveau à l’étage. Le portail m’attend dans ma chambre d’enfant. La tête du gardien dépasse de celui-ci et me demande :
— Prête à repartir ?
— Je ne peux pas rester encore un peu ?
Il m’attrape la main et m’emmène avec lui à travers l’espace-temps. Nous voila de retour à ma vie d’adulte. Mes peluches sont toujours agglutinées, mais dans un sac de courses stocké au grenier. J’ai deux ordinateurs capables de faire tourner le jeu vidéo de mon choix. Toute la fratrie s’est séparée pour partir vivre sa propre existence, là où ça leur plaisait. Mes escaliers ne grincent pas, ils sont en pierre. Je n’ai pas de jardin, je ne joue pas dehors.
— Pourquoi ne pas m’avoir dit ce que je risquais ? je m’offusque auprès du gardien.
— Pour que vous cherchiez ce qui rendait ces moments si précieux.
— Merveilleux… Une morale digne d’une fable.
— « Il faut cultiver son jardin ».
— Mais puisque j’ai dit que je n’avais pas de jar–…
Les écrits de Zukki
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Commentaires (2)
C'est trop bien écrit. J'adore le contemplatif et là je suis servie, avec quand même un sens derrière, mais quelque chose d'énigmatique. C'est ma came. On devrait toustes pouvoir traverser un portail de temps en temps
Merci beaucoup ! Et clairement, OUI.
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Un texte personnel, avec un petit retour en enfance, en mode nostalgie ♥