Zoran est parti à la bibliothèque rendre plusieurs livres. Je suis sûr qu’en rentrant, il en ramènera de nouveaux. Je n’ai rien contre son addiction aux lettres noires sur du papier fin, mais ses dernières acquisitions s’étalent sur la table du séjour. J’ai bientôt plus la place de poser mon plat réchauffé. Je dois m’imposer davantage. Il n’a pas à occuper autant d’espace : cet appartement, c’est cinquante-cinquante.
Je rassemble les bouquins parsemés pour en faire une pile qui m’arrive au menton, en la portant par en dessous. Le temps d’atteindre sa chambre, deux d’entre eux s’échappent. Je râle un peu. Je me l’autorise : je suis seul pendant encore une heure au moins.
L’un des livres échoué parle de Lady Gaga : c’est écrit par Annie Zaleski, une fille de l’Ohio apparemment. Je le lance sur le bureau de Zoran, où il rejoint les autres. Je reconnais la couverture grise du second, à trois pas de là. Il est plus petit et plus fin : le journal de Zoran. Je me rappelle l’avoir aidé pour démarrer sa première page Maintenant, je suis curieux de savoir s’il a continué.
Je fais défiler les pages et son écriture tordue répond à ma question. Je retrouve la journée où Emilia s’est officiellement présentée, éradiquant définitivement son surnom de “la fille des tomettes”. Excès de curiosité de ma part, j’arrive à la dernière page remplie : celle d’hier.
« 19 septembre 2024.
Un jeudi banal.
Le mois de septembre passe à une vitesse affolante, mais ce journal m’aide à voir toutes les belles choses qui m’arrivent chaque jour. Aujourd’hui, nous avons commencé le travail de groupe présenté hier par Madame Torres. Emilia aime bien diriger le mouvement, et je crois qu’il est important que je la laisse faire. Ça n’a pas l’air de déranger Nico non plus. Il faut seulement que je sois vigilant. Qu’elle ne fasse pas tout et qu’elle ne se sente pas “utilisée”. C’est notre amie maintenant. Parfois, j’ai la drôle sensation qu’elle essaie d’en faire trop pour s’intégrer : comme si mon duo avec Nico était impénétrable. C’est l’effet de la colocation qui doit lui faire ça. Je trouve ça mignon. Elle regarde ailleurs en faisant la moue si Nico balance une private joke.
En rentrant ce soir, j’ai ressenti un pincement au cœur. Comme si la complicité que j’ai avec Nico existait plus au sein de l’institut que chez nous. À peine rentré, il s’est isolé et s’est mis à jouer avec son casque sur les oreilles. Il a le droit, il fait bien ce qu’il veut. J’affronte seulement ma propre désillusion. La colocation, ce n’est pas aussi formidable que dans les séries et les films. J’imaginais qu’on passerait nos soirées à parler, à travailler sur nos projets, partager nos ressentis. Je me voyais déjà me confier à lui sur les filles que je trouvais jolies, et je pensais qu’il en ferait de même. Il s’entend bien avec Louise, elle est amie avec Emilia. Un groupe de quatre va peut-être se créer. N’empêche, je redescends un peu de mes rêves d’adolescent. Nico a sûrement besoin de son temps à lui. Je ne peux pas lui imposer l’essai de recettes trouvées sur internet, ni d’aller ensemble à la bibliothèque. Depuis la rentrée, il y a deux semaines, je ne l’ai pas vu ouvrir un seul livre. Ça m’inquiète, mais encore une fois, il cherchait un coloc et pas un père de substitution. Je n'ai même pas su quoi lui dire quand il m’a expliqué que son père était mort, avant même qu’on s’installe à Buford. Je suis resté bête, je me sentais coupable d’avoir encore mes deux parents en bonne santé. C’est débile.
Voilà ce que j’avais sur le cœur pour ce soir. J’ai hâte d’être demain. Ce sera au tour d’Emilia de passer au tableau avec Monsieur Benson. Je suis certain qu’elle va nous impressionner. »
Merde, mais ce mec est perché ! Comment il fait pour remarquer qu’Emilia est gênée quand je sors une blague qu’elle ne comprend pas ? Il débloque, c’est juste qu’elle a autre chose à penser ! Je sens que je suis en train de m’énerver. En prenant une grande inspiration, j’essaie de me canaliser. Le problème n’est pas là. Le souci, c’est que je le déçois. Je ne suis pas assez présent. Je n’ai pas compris ses envies : mais, à qui la faute ? Il ne me les a jamais partagées ! À part me préciser qu’il ne raffolait pas du contact physique, il n’a jamais posé de limites. Je pensais que quelqu’un comme lui apprécierait la tranquillité. Ce n’est pas ce que recherchent tous les dévoreurs de bouquins : du silence ? Je me suis bien gouré. Soudain, mes premiers souvenirs avec lui me reviennent. La rencontre sur les réseaux, dédiés aux européens partant étudier aux États-Unis. Les messages, les appels vidéos, les premiers sourires aussi.
Une bonne entente.
Mais, s’entendre ne fait pas tout. Écouter, ça joue beaucoup.
Cette lecture me fait l’effet d’un électrochoc. Je suis plus que son ami, je suis son coloc. Celui à qui il doit se confier sur les filles qu’il commence à apprécier. Le mec avec qui il va passer toutes ses soirées pendant un moment charnière de sa vie. Ça m’ennuie de voir à quel point il a raison. Dans cette histoire, c’est moi le con. À moi de me racheter. Mes parties sur la play ne valent pas des soirées avec lui à discuter.
J’ai une heure devant moi pour me rattraper.
Writober 2025
- 1 - Summer — (La JENA de Nico et Emilia)
- 2 - Roommates — (Pas facile d'être colocs)
- 3 - Misunderstandings — (La biche, le loup et l'agneau)
- 4 - One night stand — (Liste d'envies)
- 6 - Parenthood — (Le pavé de Rosa)
- 7 - Exes to lovers
- 8 - Time Travel AU — (Nouvelle chance)
- 9 - Love at first sight — (Il était grand)
- 10 - Heavy angst — (Achluophobie)
- 12 - Fake dating — (Juste un service)
- 13 - Demon x angel — (Discours de soûl)
- 14 - Fast paced — (Le silence)
- 15 - Movie Inspired — (Des bips après la boulette)
- 16 - Friends with benefits — (Un service d'ami)
- 17 - Office — (Suzie est normande)
- 18 - Mythology — (Drôle de réécriture)
- 19 - Omegaverse — (L'instinct fraternel)
- 20 - Stuck in an elevator — (Confessions)
- 24 - Memory loss — (Submersible)
Du même auteur...
Commentaires (2)
"Le temps d’atteindre sa chambre, deux d’entre eux s’échappent." Seulement deux ? Ok, respect pour ce talent.
"Je le lance sur le bureau de Zoran" LANCER ? JE SOUFFRE.
Ai-je vérifié que le 19 septembre 2024 était bien un jeudi ? Tout à fait.
Sinon, je trouve ce texte très touchant ! Et je pense que beaucoup de monde peut s'y retrouver. J'ai eu de la peine pour Zoran, j'ai eu de la peine pour Nico (et j'ai eu de la peine pour les livres). Y a pas un gentil et un méchant, c'est vraiment vrai, c'est comme dans la vie réelle.
Et comme toujours, j'aime beaucoup ta plume
Poster un commentaire
Vous devez être inscrit et connecté pour poster un commentaire.
Pour ce deuxième jour de Writober, le thème était “… and they were roommates !”. Alors… Sachez que je ne connaissais pas ce “meme”, mais a priori cette courte vidéo a eu un franc succès il y a à peu près 7-8 ans. Du genre audio repris dans d’autres vidéos (sur Vine, jadis), et ce stéréotype du “si iels sont roommates, oooouuuuh ça chauffe”. Bref, ce meme a inspiré cette journée n°2 pour ce writober.
Du coup, j’ai pensé qu’un texte basé sur la colocation entre Zoran et Nico répondrait en partie au thème. J’espère que ça vous plaira !
________________________________________________________________