Ce texte appartient à ma trame ZEN
Un atelier d’expression scénique : voilà tout ce dont Nico avait besoin pour passer un mauvais moment. Jafaris Benson, le professeur, lance une journée dédiée à une réécriture mythologique. L’homme aux rouflaquettes grisâtres tient dans ses mains une liste de noms. Il la feuillette.
— Bien, je vais vous attribuer à chacun un Dieu à interpréter. À vous de cerner ses caractéristiques pour nous proposer une scène cohérente et artistiquement intelligente.
Nico roule des yeux.
— On va procéder par ordre alphabétique.
La majorité des étudiants paraît excitée à l’idée de se prêter à ce théâtre grec.
— Henry Abrahams. Vous êtes le délégué de cette promotion… Vous serez naturellement Zeus.
Des applaudissements résonnent dans les gradins. Henry note scrupuleusement son rôle.
— Emilia Bennett.
Elle passe ses cheveux derrière son oreille et se prépare à écrire son nouveau nom.
— Vous serez Ariane.
— Il me tarde de mourir pétrifiée, commente-t-elle.
— Vous verrez. Ariane, c’est la lucidité incarnée. Elle sait qu’elle sera abandonnée, et elle aide quand même. Peut-être trouverez-vous ça inspirant.
Quand le tour de Nico arrive, les étudiants s’exclament en cœur :
— Apollon !
Les jambes tendues sur le siège en face de lui, l’idée ne le contrarie pas. Son charme n’est secret pour personne, et leur entrain commun à lui confier ce rôle le prouve.
— Non, pas Apollon.
Protestations dans la foule.
— Dionysos.
— Le dieu du vin, sérieusement ?
Monsieur Benson ne se formalise pas du désaccord général.
— Du vin, oui, mais aussi du théâtre, de la fête, des excès.
— C’est censé être flatteur ?
— C’est censé être juste, Monsieur Cafarelli.
Le professeur passe à la suite, mais le nom « Dionysos » reste suspendu dans l’air. Il colle un peu trop bien à Nico et cette sensation le dérange.
Miranda Jackson se voit attribuée Diomédé.
— Monsieur Nikolić, je vous donne Apollon.
Zoran esquisse un sourire gêné. Avec sa face de taulard, comme dit Nico, il ne correspond vraiment pas au personnage.
— Beauté, lumière, poésie, musique. Vous détenez un rôle riche, tâchez de lui rendre hommage.
Le Serbe acquiesce. Louise Outweather et June Sunderbilt obtiennent, elles aussi, des divinités majeures : Héra et Artémis. Le professeur frappe dans ses mains avec vigueur. Le son, claquant, lui offre l’attention de ses étudiants.
— Bien. Vous avez chacun un rôle défini. Je veux que vous travailliez dessus en tant qu’individu, mais aussi en tant qu’ensemble. Tous les noms cités ont des histoires communes. Rapprochez vous des personnalités avec qui vous pourriez réécrire une scène mythologique.
Le début du travail annoncé, les élèves se lèvent et un brouhaha naît dans la salle de théâtre. Emilia se tourne vers ses amis.
— Ne le prend pas mal, Zoran, mais Monsieur Benson travaille sur notre frustration. C’était évident que Nico devait être Apollon.
— Emilia ? Interrompt Caleb.
Il se faufile dans leur groupe.
— Je joue Thésée, explique-t-il.
Elle fronce les sourcils. « Et alors ? » murmurent ses yeux.
— Tu dois l’aider à s’échapper du labyrinthe, lui indique Zoran.
— Ah, mais bien sûr ! Où avais-je la tête ?
— Nous pourrions travailler sur une scène tous les quatre, si vous êtes d’accord.
Nico ne camoufle pas son désintérêt. Le Serbe, lui, salue la cohérence mythologique. Ses camarades le supplient d’intégrer leur travail : Apollon y détient toujours une place privilégiée. Il accepte de participer à deux autres scènes, en plus de celle déjà entamée.
L’immense horloge, au sommet des gradins, indique quinze heures. Sur les planches en bois de la scène se dévoilent les premiers travaux. Zoran intervient dans le second. Le fils du roi de Sparte, Hyacinthe, est interprété par Derek Harding. Apollon tombe amoureux de ce jeune garçon. Nico observe leur dialogue depuis les gradins, une bouteille d’eau à la main.
— Drôle de boisson pour le Dieu du vin, commente Caleb, à ses côtés.
— Ce n’est peut-être pas de l’eau.
— Certes.
Dionysos et Thésée se taisent pour admirer le jeu passionnel de Derek et Zoran. Ce dernier prend Hyacinthe dans ses bras lorsqu’il le tue accidentellement. Nico écrase sa bouteille. Le fracas du plastique brouille le silence tragique de la scène. Le professeur fait « chut », furieux. Les comédiens en herbe quittent l’espace de lumière et une salve d’applaudissements les récompense pour leur implication.
— Très bien. Au tour d’Ariane, Thésée, Dionysos, et d’Apollon.
Emilia, une pelotte de fil à la main, aide Caleb à sortir du Labyrinthe. Séduite par sa force — il vient de vaincre le Minotaure — elle lui propose de sceller leur amour. Elle est abandonnée : Thésée se sauve avec ses compagnons, sans elle. Là-dessus, Apollon intervient. Zoran étreint Ariane : liberté artistique. Les deux personnages n’interagissent pas dans la mythologie grecque, mais le dieu de la lumière veut sauver la femme délaissée. Il rougit en posant sa main sur celle d’Emilia.
— Veux-tu devenir ma muse ?
La machine à fumée souffle sur la scène. Zoran s’eclipse discrètement derrière le nuage blanc. Nico prend sa place, reproduisant la même pose.
— Ça alors, je croyais qu’Apollon venait de me trouver. Moi, fille du roi de Crète et de Pasiphaé, délaissée.
L’Italien joue son coup de foudre immédiat pour sa future femme. Son visage se trouve à vingt centimètres de celui d’Emilia.
— N’était-ce qu’un mirage ? Me voilà devant vous, prêt à vous offrir l’ivresse de la pleine existence.
Comédie et réalité se fondent. Emilia regrette déjà la suite de cette scène. Dionysos et Ariane devraient s’aimer et se marier. La pauvre a déjà chuté tant de fois sans qu’un seul Dieu ne lui tende la main. Pourquoi Nico lui offre un jour l’attention d’une princesse, et l’autre, celle d’une pauvresse ? Ses attitudes princières ne pourront pas la satisfaire. Elle veut plus que les manières, elle cherche les sentiments. L’authenticité d’un rendez-vous, d’un effleurement. Mais ce Dionysos sait jouer de son contact physique, comme une fuite. Une ouverture vers la déchéance. Une dernière chance.
Zoran rentre sur scène. Apollon se trouve bien sur l’île de Naxos. Il rencontre Dionysos. Nico charge ses yeux d’une intensité que les Grecs n'osaient même pas imaginer. Emilia sent l'atmosphère se transformer sur ces planches.
— Dionysos, murmure Apollon. Je ne peux ignorer ce que je ressens. Cette muse, cette île, tout cela n'est qu'un prétexte pour te retrouver.
Le corps de Nico trahit une nervosité grandissante. Que tous les Dieux de l’Olympe l’entendent et qu’ils fassent de cette ligne de dialogue la réalité…
— Des mots, Apollon, toujours des mots. Tu es le dieu de la poésie, pas de la vérité.
— La vérité, c'est que je te désire, Dionysos. Que ta rébellion, ta passion, me fascinent au-delà de toute raison.
Nico regrette leur réécriture. Poser ces phrases sur papier avait été simple : les entendre prononcées par la bouche de Zoran revêtait une toute autre difficulté. L’attraction magnétique qu’il ressent est dangereuse. Elle transcende les genres et les mythes.
— Ne te cache plus, Dionysos. Laisse-moi voir le dieu qui se cache derrière tes excès, derrière ta façade de débauche.
Nico ferme les yeux, cédant à la douceur de cette proposition.
— Tu ne sais pas ce que tu demandes, Apollon. Je suis un chaos, une tempête. Je détruis tout ce que j'aime.
Merde, cette scène de théâtre se métamorphose en thérapie bien trop intime. Qui a toléré que ces mots soient énoncés publiquement ?
— Laisse-moi être ton phare, Dionysos. Laisse-moi te guider à travers les ténèbres, te montrer la beauté qui se cache dans tes tourments.
Les projecteurs se concentrent sur le duo enflammé. Jafaris Benson paraît perplexe. Mais Ariane a conservé le glaive qu’elle devait donner à Thésée. Elle abat les futurs amants et hurle :
— Si je ne peux pas être aimée, alors que l’amour disparaisse avec vous !
Les dieux s’écroulent et la mortelle s’effondre en larmes au centre de l’estrade. Les lumières se coupent, des applaudissements surgissent des gradins. Les comédiens quittent l’espace et se retrouvent en coulisses. Caleb les félicite pour l’intensité de leur performance. Emilia sèche ses larmes feintes et retrouve le sourire. Seul Nico reste aspiré dans sa propre tragédie grecque. Les mots de Zoran sonnaient si justes. Et si cet amour, qu’il traîne seul tel un fardeau, peut être partagé ? Si le Serbe pouvait l’aider à le porter ? Non, il ne lui coûte rien d’essayer. Il a senti dans sa voix un éclat sincère. Le moment est idéal pour commettre un impair. Nico fait un pas vers Zoran. La tension lui donne mal au crâne. Au centre de sa mâchoire carrée, la bouche du Serbe le supplie. Ultime recours, il s’agit d’un geste de survie. Rien de plus que de libérer l’amour qui déborde par cascades de son cœur solitaire. Alors Nico attrape le visage anguleux de son ami et dépose sur ses lèvres une promesse. Il réitère l’expérience : le goût de ses lèvres se fait addiction. Adieu le whisky et tous ces élixirs d’illusion. Une gorgée de baiser et le monde se dérobe sous ses pieds.
— Nico, tu dois prêter ton costume à Derek pour le prochain acte.
Silence.
— Nico ?
Il revient à lui. Ses pieds n’ont pas bougé. Il est entouré de ses amis dans l’arrière-scène. Zoran est à deux mètres.
De toutes les performances proposées cette après-midi, celle-ci obtiendra la pire note.
Writober 2025
- 1 - Summer — (La JENA de Nico et Emilia)
- 2 - Roommates — (Pas facile d'être colocs)
- 3 - Misunderstandings — (La biche, le loup et l'agneau)
- 4 - One night stand — (Liste d'envies)
- 6 - Parenthood — (Le pavé de Rosa)
- 7 - Exes to lovers
- 8 - Time Travel AU — (Nouvelle chance)
- 9 - Love at first sight — (Il était grand)
- 10 - Heavy angst — (Achluophobie)
- 12 - Fake dating — (Juste un service)
- 13 - Demon x angel — (Discours de soûl)
- 14 - Fast paced — (Le silence)
- 15 - Movie Inspired — (Des bips après la boulette)
- 16 - Friends with benefits — (Un service d'ami)
- 17 - Office — (Suzie est normande)
- 18 - Mythology — (Drôle de réécriture)
- 19 - Omegaverse — (L'instinct fraternel)
- 20 - Stuck in an elevator — (Confessions)
- 24 - Memory loss — (Submersible)
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Commentaires (3)
Y a tellement de belles phrases dans ce texte que j'ai oublié de les noter au fur et à mesure ;w;
Je veux du Nico et Zoran sur les planches plus souvent omg
C'est mignon :'3 Merci pour ton retour !
J'avoue que je me suis fait plaisir sur la fin #fan-service-pour-l-auteur
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