Numéro cent vingt-deux est sorti de l’auberge — un besoin courant de respirer l’air extérieur pour digérer toutes ces nouveautés —. Un long baillement échappe à Terane. Incontrôlable et révélateur. Il est plus que temps que Yüksel la remplace. D’ailleurs, il devrait déjà être là depuis quelques minutes. Qu’est-ce qu’il fiche ? Il pense qu’enchaîner quinze heures de travail a quelque chose d’amusant ?
Sixième bonbon à la camomille. Terane se permet d’amplifier et d’éxagérer ses bruitages buccaux, dans l’espoir étrange qu’ils attirent son ami jusqu’à la taverne. Sans succès. Terane s’inquiète. Cependant, l’AGÉ interdit d’abandonner le bâtiment. Un Égaré peut surgir à tout moment, « nous devons être prêts à les accueillir » répétait le patron de l’organisation. Terane, Yüksel et leurs collègues excellent tellement dans leur domaine que ce dit patron ne les a pas visité depuis des mois. Néanmoins, une lettre signée de sa main leur est parvenue en début d’année, modérant leur fausse humilité.
« A l’attention de l’équipe du poste d’accueil numéro sept, puits du Nord-Est après Onal.
Chers collaborateurs et collaboratrices,
Vous savez combien j’estime votre travail et votre rigueur depuis toutes ces années. La qualité du service que vous fournissez n’est plus à prouver.
Néanmoins, vous l’aurez constaté vous-même, nos chiffres baissent. Les Égarés se font plus rares. Au Sud, ils dénombrent en moyenne dix égarés de moins sur l’année entière. Vos derniers résultats sont plus qu’inquiétants en comparaison à ceux de vos homologues sudistes. Je compte sur vous pour effacer cette différence préoccupante. Si vous n’y parvenez pas, l’AGÉ sera contrainte de supprimer des emplois au sein de votre auberge-taverne.
Vous souhaitant une bonne réception de ce message,
Supposez des sentiments sincères de ma part,
Auteaume. »
L’absence de Yüksel se prolonge. L’humaine métissée se ronge les sangs. Terane atteint rarement cet état de tension nerveuse. Elle aime conserver une attitude sereine, un certain contrôle sur elle-même. Par-dessus tout, elle apprécie que les autres y croient. Pourtant, elle se trouve bien seule derrière le comptoir de cette grande auberge. Étrangement seule. Elle ne doit pas céder à la panique. Un long souffle contrôlé s’échappe de sa bouche teinte en noir. L’air chaud, chargé d’odeurs épicées, revient aussitôt par son nez dans une profonde inspiration. L’opération se répète, sans succès. Terane agrippe ses mains, jusqu’à s’en tordre les doigts. Le soleil entame sa descente de l’autre côté de la fenêtre. Elle doit avoir atteint sa dix-septième heure de travail.
— Bonjour !
Terane sursaute. Un léger cri aigu bondit en même temps qu’elle. La surprise fait place à la déception. Ce n’est pas Yüksel. C’est... Qu’est-ce, au juste ? Cet être attend certainement d’être salué en retour. Tâche inconcevable pour Terane tant qu’elle n’aura pas mis un nom sur son espèce.
— « Bienvenue chez nous, que puis-je faire pour vous... », n’hésitez pas à faire votre métier surtout.
Tout bien réfléchi, elle pourrait bien trouver un nom à son espèce. Un salaud. Première entrée dans le carnet de statistiques pour cette race pas si inédite que ça ! Les Égarés tombent plus régulièrement sur des Elfes ou des Fées : en tout cas, c’était la tendance de l’année dernière.
— Hmm hmm.
Elle se râcle la gorge, reprend de la contenance.
— Bonjour et bienvenue dans l’Entremonde ! Vous...
— Épargnez-moi votre propagande. Je crois que vous avez loupé quelques éléments... Alors, sur quel numéro suis-je tombé ?
Terane crois mal entendre. Les réflexions se bousculent dans son esprit, rendu comme boueux par la fatigue. Cet être à la peau grise, recouvert partiellement de plumes olivâtres : qu’est-il exactement ? Pourquoi le numéro cent vingt-trois tient un tel discours ? D’ailleurs, elle n’a pas vu l’habituel rayon lumineux annonciateur d’un nouvel Égaré. L’employée décontenancée déglutit avec peine.
— Je... Vous êtes le numéro cent vingt-trois a priori. Est-ce que je peux vous demander d’où vous venez ?
L’être penche sa tête sur le côté, un air de satisfaction peint sur ses traits.
— Étonnante question... Yüksel, c’est ça ?
Terane se raidit. D’où connaît-il le prénom de son ami ? Pire. Il connaît vraisemblablement leur emploi du temps. Yüksel devrait être derrière ce comptoir, à ce moment donné. L’humaine gratte sa tempe, en un clignement de paupière, sa décision est prise.
— Oui. Excusez-moi, je suis un peu décontenancée. Vous vous appelez ?
— Statchey.
— Que puis-je faire pour vous aider ? Une petite bière peut-être ?
L’être mi-homme mi-oiseau la scrute de ses yeux jaunes, sans se défaire de son orgueuil.
— Je n’ai pas vraiment soif. Que diriez-vous plutôt d’un repas bien consistant ? Disons... Vos précieux carnets ?
Les écrits de Zukki
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- 5 - Perturbateur mnésique
- 6 - Perturbateur mnésique et des prunes svp
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Commentaires (1)
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En tout cas, je sais pas où je vais, mais j'aime un peu bien quand même :')