Mars 2025.



J’ignorais que la GIPA comptait dans ses employés une psychologue. L’institut aurait pu, éventuellement, nous partager l’information. Ces incapables ont attendu la fin du premier semestre pour me conseiller ses services — inclus dans le prix de la formation qui plus est. Mes notes préoccupantes et mes propositions artistiques trop sombres « ont conforté l’ensemble de l’équipe pédagogique dans cette direction ».
La direction en question, c’était celle du bureau de la psychologue.
Une femme aux lunettes oranges dites « fantaisie ». La monture ressort plus que tout autre chose, entourée de cheveux grisonnants raides et secs comme de la paille. Derrière les verres de cet accessoire extravagant, deux yeux bleus gris me scrutent avec bienveillance. 

Bienveillance.
« Disposition d'esprit inclinant à la compréhension, à l'indulgence envers autrui. »
Je n’y crois pas une nanoseconde. 

— Bonjour Monsieur Cafarelli. 
— Bonjour.
— Je suis Madame McHenry, enchantée. Vos professeurs, notamment Monsieur Henderson et Madame Torres, ont sollicité mon intervention auprès de vous afin de vous aider.

Silence.
Elle déplace la feuille vierge posée là et pose ses coudes sur le bureau. Ses mains se joignent, ses lèvres se pressent, compatissantes. 

— Il y a deux éléments à distinguer dans votre cas Monsieur Cafarelli. Vos notes insuffisantes, d'un côté. D’un autre côté, vos productions inquiétantes dans les divers ateliers individuels. 

Ma posture avachie sur la chaise au revêtement gris — on dirait le journal de Zoran — devient pénible. Sûrement les lombaires, ou le coccyx, que sais-je ? Je me redresse, mais Madame McHenry se méprend sur mon geste.

— J’ai attiré votre attention, c’est une bonne chose. 

Elle a tort. Je la laisse continuer son monologue assommant. 

— Il n’est pas rare que les étudiants abordent des thèmes morbides dans leurs créations. La peur de la mort est très fréquente. Certains artistes éprouvent le besoin d’aborder leurs craintes sous des représentations funestes voir lugubres. Cela, nous l’entendons parfaitement. Néanmoins...

Elle plante ses yeux dans les miens, prend le temps de sélectionner les bons mots.

— Vous semblez, du moins, au travers de vos travaux, presque... attiré par la mort ?

Elle a prononcé cet adjectif tout bas, comme s’il devait rester un secret entre nous. Je retiens un rire moqueur et prend part à la conversation. 

— Et la liberté d’expression tant prônée par l’institut ? On se la met au cul ? 

Elle baisse la tête dans un soupir. 

— Monsieur Cafarelli...

— Appelez moi Nico. 

Elle marque un temps d’arrêt. Elle m’analyse. Merde. Ce petit détail en dirait-il trop sur moi ?

— Nico, donc. Nous ne remettons pas en cause votre liberté d’expression. Nous essayons simplement, en tant qu’adultes encadrant des étudiants de vingt à vingt-cinq ans, de ne pas méconnaître un comportement autodestructeur. Nous ne sommes pas responsables de vous au sens propre, comme un professeur à l’école primaire. Néanmoins, nous restons vigilants au bien-être de nos étudiants. C’est pourquoi vous êtes dans mon bureau aujourd’hui. 

— C’est du grand théâtre, bravo. Prenez ça pour un compliment, de la part d’un natif du pays de la commedia dell'arte !

Elle retire ses lunettes, les pose délicatement, puis lisse les rides autour de ses orbites. 

— D’où vous vient cette colère, Nico ? 

Moi ? En colère ? Pas du tout !

— Je peux répondre à votre question par une autre question ?

Je n’attends pas son approbation.

— Pourquoi est-ce que j’apprends votre existence seulement maintenant ? Pourquoi personne, dans ce fichu campus, ne nous prévient à la rentrée que le prix de la formation inclut le libre accès à des séances de thérapie ? 

— Cela fait deux questions. 

Putain, elle est prof de maths en plus d’être psy ? Stop. Calme toi. Elle te teste. Elle te pousse à bout pour que tu craches ce que tu as sur le cœur. C’est ça l’idée. 

— Sincèrement Nico, vous m’en voyez désolée. Nous allons accentuer les communications concernant tous les services mis en place au sein de la GIPA pour aider ceux et celles dans le besoin. Croyez moi, votre remarque a été entendue. 

Madame McHenry essuie les verres de ses lunettes avant de les remettre. Puis, elle continue : 

— Dans vos reproches, je crois lire de la frustration. Peut-être auriez-vous eu besoin de mes services avant ? Est-ce le cas ?
— Arrêtez d’essayer de lire quoi que ce soit en moi, d’accord ? C’est juste du grand n’importe quoi. Comment vous voulez que je crois vos préoccupations quand il y a un tel délai entre mes appels à l’aide et votre intervention ?!

Mes poings sont serrés, mes ongles creusent de nouvelles lignes dans mes paumes. La psychologue expire enfin. Un soupir entre la satisfaction et la tristesse.
Évidemment qu’elle est satisfaite.
Elle a réussi à me faire cracher des mots qui en disent trop. 

— Je suis sincèrement désolée, Nico. 

Elle lève sa paume, comme pour me retenir de rétorquer une autre remarque acide.

— Je ne peux pas réparer ce qui est déjà fait. Mais... comme on dit : « mieux vaut tard que jamais ». 

Meglio tardi che mai, en italien. La voix de ma mère me répète ce proverbe. Un refrain qui a bourdonné toute ma vie à la maison. Pour les études. Pour passer le permis de conduire. Pour révéler mon homosexualité à mon père. Ça, je l’ai rangé dans le « jamais ». Une sensation oppressante dans le thorax me tire une grimace de douleur.

— Nico, tout va bien ? 

Je serre les mâchoires et me lève d’un seul geste, la main contre mon sternum, comme si je pouvais contenir la souffrance sous-jacente à la seule force de ma paume. 

— Au revoir.

La porte du bureau claque.

« Mieux vaut tard que jamais ».
Cette phrase m’engloutit.
Je sombre sous l’espoir qu’elle renferme, avec pour unique certitude : il est trop tard.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 20 Jui 2026 à 19h26
Je n'avais pas d'idée de proverbe avant de me lancer dans un essai pour ce concours. Puis, en parcourant une liste de proverbe sur internet, je suis tombée sur « mieux vaut tard que jamais ». Une expression que j'entend beaucoup et qu'il m'arrive de prononcer. Le reste s'est fait tout seul, comme une évidence, en prenant la "voix" de Nico.

Ca m'a fait du bien de réécrire de son point de vue, même si généralement c'est assez sombre :'D
Ce qui est super agréable avec ZEN, c'est que j'ai écrit pleins de petits bouts de l'histoire de Zoran, Emilia et Nico.
J'aime bien le processus de pouvoir en rajouter un peu où je veux (attention aux incohérences quand même hihihi).
Là, c'était l'occasion d'encrer un peu le mal-être de Nico dans le temps (youpi youpi :D ♥).

Commentaires (3)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 20 Jui 2026 à 23h01
Ah, j'aime bien ce proverbe aussi ! Je l'utilise souvent Mais je le connaissais pas en italien, il sonne bien ! (Par contre je l'ai reconnu en lisant le titre, héhé, je me sens un peu bilingue

Viens, on fait suivre une séance de psy commune à Nico et Ignas. On est pas vraiment sympas avec nos persos, dis-moi. J'aime bien quand même en découvrir un peu plus sur la psychologie de Nico, et le proverbe "Mieux vaut tard que jamais", qui a une connotation plutôt positive et porteuse d'espoir pour moi, prend une autre couleur dans la tête de ce perso, c'est intéressant.
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 21 Jui 2026 à 08h00
Trouve parfaitement son poids, reconnaît des proverbes dans d'autres langues, qu'est-ce que Milou ne sait pas faire ? xD

Ce serait tellement INTENSE ! Deux grumpys comme ça là, je plains le•a thérapeute ! xD
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 21 Jui 2026 à 09h18
(Que des trucs utiles au quotidien finalement /pan)

Ignas qui fait du sarcasme et Nico qui insulte, lea psy se reconvertit direct après la séance

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