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(Précédemment : «Il regarde le téléphone : plus de batterie. »)

Son élan poétique s’évanouit. Dans ses cendres naît une frustration que Zoran peine à contrôler. Il se voulait pourtant optimiste. Face aux imprévisibles averses, il décelait la fragilité de l’été et ses injustices. Devant l’annulation d’un pique-nique idéal, il saisissait l’occasion d’un appel vocal des plus banal. Banal, pas pour lui, car chaque conversation avec Emilia lui apparaissait comme une chance. Une occasion gâchée par un téléphone déchargé. Qui de nos jours laisse sa batterie se vider ? L’addiction à ces écrans n’est-elle pas supposée nous pousser à les maintenir allumés toute la journée ? À veiller à ce que cette lumière hypnotisante ne s’éteigne jamais ? La jambe de Zoran est frappée de spasmes : elle tape au sol dans un faux rythme qui trahit sa colère. La pluie ne cesse de s’écraser contre les carreaux. Dans sa chute sommeille toute l’ironie de cette journée. La batterie est vidée, une déconnexion à la technologie s’impose. Pendant ce temps, la nature déverse sa prose, du moins c’est ce que Zoran suppose. Ce déluge pour lui constitue une forme de langage qu’il ne maîtrise pas encore. Mais bien qu’il ne parle pas cette langue, son corps lui répond, comme s’il captait les émotions transmises par les nuages — à défaut de capter le réseau téléphonique —. Sa jambe s’immobilise. Elle se joint à l’autre pour le mener jusqu’au salon, où Nico broie les touches de sa manette. Dès que l’italien l’aperçoit, il met en pause son jeu.

— Qu’est-ce que tu voulais lui dire à Emilia ?

Zoran passe une main dans ses cheveux rasés.

— Ça n’a pas d’importance, tu n’avais plus de batterie ton portable s’est éteint.

— Ah, désolé. Tu peux la rappeler avec le tien, non ?

Le Serbe souffle. Pourquoi la simplicité de cette solution lui tord les boyaux ?

— T’inquiète. Je vais le mettre à charger, j’arrive.

Il désigne dans sa main le téléphone noir. Quand Zoran pénètre dans la chambre de Nico, tous ses sens sont assaillis par la vie de l’italien. Un parfum addictif, aux notes de mandarine et de bois de cèdre, vient habiter son nez cabossé et s’y loger confortablement. Le puits de lumière au plafond partage au centuple l’explosion de la pluie contre sa paroi. La fraîcheur des draps accueille le Serbe lorsqu’il s’assoit au bord du lit. Il se penche pour raccorder le chargeur au téléphone, puis le dépose sur la table de chevet de son colocataire. Zoran ignore si les tables de chevet traduisent des éléments de la personnalité humaine : on ne lui a jamais parlé d’une telle idée. Pourtant, face à celle de Nico, il révoque toute astrologie ou numérologie. Ce petit meuble dévoile plusieurs facettes, et ce, dans le plus percutant des silences. Une photo figée dans un cadre noir, une boîte de médicaments, un verre d’eau à moitié vide — Nico le voit rarement à moitié plein —, une boîte de mouchoirs et une lampe plus fade que du navet. Les mouchoirs servent principalement en hiver. Allez savoir pourquoi, ils restent même en été. Le socle en métal et l’abat-jour jaunâtre de la lampe, eux, sont rarement éclairés. Qui souhaiterait illuminer un meuble aussi laid ? L’ampoule vissée à l’intérieur accuse une inactivité remarquable. Zoran lui envie cette forme de tranquillité : une existence où personne ne vient vous importuner.

— Qu’est-ce que tu fais ? L’interroge Nico qui rentre dans sa chambre.

— Je bûche sur mon prochain ouvrage.

Leurs regards se croisent et cet instant ressemble à une éclipse solaire. L’océan qui habite les yeux de Zoran contre les abysses obscures de ceux de Nico. Ce contraste transpire de poésie mais le serbe connaît le dégoût de l’italien pour ces métaphores.

— Puisque tu es mon coloc, je peux te le dire. Il s’intitulera : « Montre-moi ta table de chevet et je te dirais qui tu es ». Impressionné ?

L’imagination de Zoran étire le visage de Nico en un franc sourire. Un grain de malice s’immisce dans son expression, tandis qu’il se rapproche.

— Alors, qui suis-je selon ma table de chevet ?

L’attention du serbe se déporte sur l’objet de son étude.

— Un frère protecteur, ce qui explique la photo de tes sœurs juste ici. Des antalgiques puissants : un must-have pour un migraineux. Un verre pour avaler les comprimés. Il n’est jamais vidé car tu as peur d’avoir soif, donc plutôt que d’étancher cette soif, tu préviens la suivante. Tu as besoin d’être rassuré. C’est sûrement pour ça que tu as une petite lampe aussi ; pour accéder facilement à la lumière en cas de besoin. Ta table de chevet respire le « au cas où ».

Nico pâlit.

— Tu n’as pas mentionné les mouchoirs, souligne l’italien, pour se donner une contenance.

— En cas de maladie. Ou... en cas de besoin. C’est un meuble « au cas où », répète-t-il avec insistance.

Le sang bouillonnant de l’italien allègue une teinte écarlate à son visage. Seul Zoran peut fournir de pareils discours dans un calme pareil, sans imaginer les épreuves qu’ils représentent pour autrui. Nico ne veut pas être catalogué comme un homme stressé prévoyant les moindres désagréments de l’existence. En cet instant, il se sent si honteux. Des idées absurdes lui traversent l’esprit sans jamais franchir ses lèvres. Par « absurdes » il entend « secrètes ». L’embarras de ses envies cachées. De l’utilité de ces mouchoirs, s’il venait à écouter ses volontés.

— Alors, convaincu ? J’espère que tu achèteras mon livre quand il sortira !

Zoran se lève et rejoint le séjour de l’appartement, abandonnant Nico face au résumé de sa vie. Entre la pluie et cet examen trop personnel, il passe vraiment une mauvaise journée. Une ampoule s’illumine sous son crâne — toujours pas sur sa table de chevet — quand lui vient une idée. Il actionne le bouton latéral de son téléphone pour l’allumer. Sept pourcents de batterie suffiront : il clique sur le contact « Emilia Bennett » et lance un appel.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 12 Aoû 2025 à 00h16
Mot imposé : « navet »

Est-ce que je suis en train de m'attacher à ces personnages genre beaucoup ? Oui.
Est-ce que la tabledechevetologie est mon nouveau mantra ? Évidemment.

Commentaires (2)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 15 Aoû 2025 à 22h38
J'adore cette suite ! C'est fou, j'aime pas anoter mes livres, y souligner des choses, etc., mais tes textes me donnent envie de les imprimer pour relever les phrases qui me frappent ♥ J'ai d'abord cru, sur les deux premiers paragraphes, que tu avais choisi une contrainte de style concernant des rimes : tu fais énormément de rimes internes / assonances dans la première partie du texte. Je sais pas si c'est voulu ou pas, mais ça colle tellement bien avec le fait que Zoran sort petit à petit de son élan poétique

Bon, ça me fume qu'on passe ensuite sur les mouchoirs et qu'on tombe dans un registre implicite si peu glamour, mais ça rajoute un truc drôle à cette histoire Et je sais pas ce que Nico prépare, mais j'espère qu'on aura une suite dans pas trop longtemps pour le savoir
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 16 Aoû 2025 à 00h41
Trop gentille, merci pour ton commentaire ! ♥ J'aime trop trop trop les rimes internes, et globalement toutes les sonorités qui se répondent dans un paragraphe d'une façon ou d'une autre ! :3

Hihihi, j'avoue qu'il me plaît ce cocktail de poésie et de choses (des fois trop) authentiques !
Merci de m'encourager autant ça me fait chaud au cœur !

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