Le thermomètre dans ma chambre indique quatre-vingts virgule six degrés fahrenheit. Je me suis habitué à ces valeurs, hallucinantes pour tout Européen. Avec la chaleur qu’emmagasine l’appartement, je pourrais croire qu’il fait bien quatre-vingts degrés celsius ici : je transpire même des mollets. Aucune parcelle de ma peau ne semble au sec malgré le ventilateur qui tourne à plein régime. Nous ne sommes qu’au mois de mai : l’été s’annonce chaud dans l'État de Géorgie. Le plus dur reste de devoir se creuser les méninges dans ces circonstances. Hier, notre professeur d’ « histoire de l’art et de théorie créative » nous a confié une lourde tâche : travailler sur les stéréotypes.
Les photocopies se sont multipliées sur nos bureaux, bien qu’on soit nombreux à prendre nos notes sur ordinateur. Des dizaines d’exemples d’écrits ou de travaux, peinture, sculpture, même graffiti, qui jouaient des clichés ancrés dans la société américaine. Le choix du stéréotype nous revient, car il incarnerait déjà une portion de notre vision artistique. Zoran a acquiescé en écoutant ces banalités. Les phrases qui ne mènent nulle part, ça le touche. Comme s’il se retrouvait dans ce rien. Dans ces affirmations qui, si elles n’étaient pas prononcées par un professeur d’art à lunettes, seraient prononcées par un drogué. Si on considère qu’il existe une différence entre les deux. 
Je m’essuie le front avec mon avant-bras. Je m’acharne sur les lettres « E » et « S » du clavier pour écrire, au sommet de mon document : « Les Serbes ». Une machine à remonter le temps se met en route au creux de mon crâne. Je dois me souvenir des préjugés que je portais en moi à leur sujet, avant de rencontrer mon colocataire. Ils me reviennent accompagnés d’un soupçon de culpabilité. Je détesterai qu’on m’appréhende en fonction de ma nationalité. Être italien ne se résume pas à un charme naturel ou à une éducation très tournée vers la famille. Je ne suis pas un mamma boy. Pour ce qui est du charme, je vais tâcher de me montrer humble, au moins pour tempérer les clichés sur mon peuple. 
Ces stéréotypes sur les Serbes, donc. Avant nos premiers appels en visio avec Zoran, je m’attendais à une personne têtue voir orgueilleuse. Un bagarreur, qui, à la façon des italiens, ne verrait que par sa famille et sa culture. Quand il a allumé sa caméra, j’ai pensé qu’il avait une bonne tête de Serbe. Ses cheveux décolorés, rasés de près, à la militaire : vraiment cliché. Avec ses yeux creusés, tirés par deux cernes violets, je pensais que ce type avait fait de la taule. Le mafieux en moi repère ces visages ! Il a pivoté la tête pour poser une question à sa mère. Les Serbes seraient-ils davantage des mamma boys que les Italiens ? Sous cet angle se dévoilait toute la rectitude des Balkans : comme si on construisait les visages à coup de formes géométriques, là-bas. Un carré en guise de mâchoire et un assemblage de triangles pour le nez. Une rampe de skateboard : montée et descente incluses. Ça n’est pas méchant, en fait ça lui donne un côté Rossy de Palma qui trahit la star potentielle en lui. En utilisant le strict minimum de mes neurones, je l’imaginais évidemment bon en sport. Peut-être au basket, au water-polo, mais assurément au tennis. Il se trouve, au bout du compte, que Novak Djokovic ne sommeille pas dans tous les Serbes. Sur les terrains de la GIPA, j’ai compris pourquoi Zoran n’étudiait pas dans une université sportive. Encore un cliché d’éradiqué. En réalité, je le soupçonne de s’appliquer à détruire les stéréotypes à son égard. Il doit le savoir, quand même, qu’il a un physique de taulard. Ça expliquerait le manque de confiance en lui qu’il essaye de camoufler derrière des grimaces. Il fuit l’expression du « sourire jusqu’aux oreilles », c’est certain. Comme s’il souffrait à l’idée d’étirer ses lèvres : seraient-elles gercées au point de saigner ? En hiver, je peux l’accepter, mais maintenant qu’il fait vingt-sept degrés — celsius, bien sûr — ça me paraît capillotracté. M. Henderson n’appréciera pas mon travail, je le pressens. Néanmoins, j’en suis satisfait. En ce début de mois de mai, j’ai identifié mes préjugés sur mon ami et les ai déconstruits. Ce qu’on peut être bête, avant de rencontrer les autres. On s’imagine complexe, puis quand il s’agit d’autrui, on croit résoudre leur mystère par quelques généralités. Pathétique. Je côtoie Zoran depuis neuf mois, et j’accouche enfin de cette douce conclusion : il n’est pas qu’un Serbe. Zoran Nikolić est une créature mystérieuse. Le visage d’un détenu posé sur une âme prisonnière. Captive entre quatre murs : ses doutes, sa vulnérabilité, ses peurs et sa sensibilité. Otage de l’humanité dans toute son authenticité. Putain, je commence à écrire les mêmes conneries qu’il adore écouter en cours de « théorie créative ». Mon organisme ne peut pas travailler dans une pièce aussi mal ventilée, je déraille. Je me traîne jusqu’à la cuisine pour me servir un verre d’eau fraîche. Zoran lit dans le salon. Je désigne le roman entre ses mains rongées par son anxiété.
— C’est un nouveau ? 
— Oui, c’est Emilia qui me l’a conseillé. 
Ses yeux bleus se replantent aussitôt sur le texte. Comme un con, je reste immobile au beau milieu de notre séjour. Je photographie mentalement sa posture nonchalante dans son t-shirt trop grand et son short. Il malaxe ses boucles d’oreilles quand il remarque ma présence.
— T'as besoin de quelque chose Nico ? 
Pourquoi dans sa question, j’entends « pars et laisse-moi lire en paix » ? 
— Est-ce que tu as fini ton travail ? Celui pour M. Henderson. 
Il dépose son livre à l’envers pour ne pas perdre sa page. 
— J’y réfléchis encore. Et toi, tu pars sur quoi ? 
Il s'accoude contre le canapé et m'accorde toute son attention. J’ai envie de lui mentir. L’accès au mensonge est si facile. Ce n’est pas comme s’il était méfiant, ce Serbe. Il a la naïveté d’un gosse parfois. 
— Les stéréotypes sur les Serbes. 
Ma voix dérape un peu en prononçant cette étrange vérité. 
En guise de réponse, il m’offre un peu plus de matière pour mon travail : un sourire jusqu’aux oreilles. 
Il n'a pas fini de me surprendre.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Aoû 2025 à 22h34
Milou m'a trop gentiment partagé des listes de défis d'écriture (merci encore ). L'un d'eux était « Ecrire à partir d'un cliché/stéréotype pour le détourner ». Ça m'a inspiré ce texte, à la première personne. (C'est l'avantage dans ces textes pour le moment indépendants : j'adore l'idée de prendre la voix de Nico, puis dans un autre essai, parler à la troisième personne. Une vraie liberté !)

Commentaires (2)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 08 Aoû 2025 à 09h36
Contente que la liste te soit utile et inspirante J'aime beaucoup le fait que tu tournes les contraintes de manière à ce que ce soient tes persos qui doivent les appliquer ! Et j'aime ce que tu en fais, évidemment

Je te rejoins sur le fait que pouvoir changer de narration, c'est super agréable quand on écrit des petits textes déliés les uns des autres. Je trouve qu'on reconnait une vraie voix dans ce texte-ci, c'est pas la même narration que pour tes autres textes, Nico est vraiment présent derrière Heureusement que tu as posté des photos pour représenter tes personnages parce que Zoran est si pipou que j'étais loiiiin de l'imaginer avec une tête de taulard Mais le contraste me plaît
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 08 Aoû 2025 à 15h09
Merci Milou

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