La couverture grise du journal offert par sa mère rappelle à Zoran le ciel de l’État de Géorgie. Elle s’est dit qu’il aurait besoin de raconter ses journées quelque part, à défaut de le faire avec elle. Les six heures de décalage entre la Serbie et les États-Unis constituaient l’excuse parfaite pour lui : esquivant alors les longs appels vides de sens de ses parents. La teinte ardoise de son carnet intime le harcèle de toute sa monotonie. Dans quelle papeterie trouvait-on des objets aussi tristes ? 

— Ça va mec ? 

Tiens, voila Nico qui pointe son joli minois dans la chambre de Zoran. Ils se sont rencontrés en ligne, sur les réseaux sociaux. Ils cherchaient tous les deux une colocation, pas trop loin de la GIPA : Georgia Institute of Performing Arts. En première année et immigrés tous les deux, leur dossier a été rejeté à sept reprises. Zoran s’en souvient, car à la quatrième, il comptait abandonner ce projet fou d’étudier en Géorgie. Nico avait persisté dans ses recherches, jusqu’à débusquer cet appartement à Buford.

L’inconvénient, c’est qu’une heure sépare Buford d’Atlanta.

L’avantage, c’est le loyer.

— Tu fais quoi ? 

Le brun s’approche et se peint d’une mine dubitative devant le journal de son camarade. 

— Hmm, c’est le carnet que m’a acheté ma mère, pour que je raconte mes journées, tu vois. 

— C’est sympa ça ! Tu sèches déjà ? 

Zoran ouvre l’objet, dévoile ses pages sans saveur, entrecoupées de lignes parallèles. 

— Je ne sais pas par quoi commencer. 

— La date du jour, c’est un bon début. 

Un souffle, qui s’apparente à un rire, s’échappe de la bouche du Serbe. Il s’exécute mais son inspiration s’achève ici. Nico jure en italien à côté de lui. 

— Ok. Essaie de voir ça comme une chanson ou un tableau. Trouve-lui un titre : ce qui a marqué ta journée. 

Il l’encourage en tournant ses mains vers l’avant. Un mot émerge dans l’esprit remué de Zoran : tomettes. Il l’inscrit sur le papier dans une calligraphie tordue. L’italien ne quitte pas son expression dubitative. 

— Après tout, on se souvient beaucoup mieux des chansons qui ont pour titre un mot original. Regarde « Chandelier » de Sia ! « Halo » de Beyoncé, « Shallow » de Lady Gaga et Brad’… 

— Radioactive des Imagine Dragons. 

— Oui, voila ! Le prochain single en vogue aux États-Unis sera peut-être « Tomettes » de Zoran Nikolić !

Les colocataires éclatent d’un rire franc. Nikolić arbore une belle sonorité dans la voix de l’Italien, originaire de la province de Pescara. Nico a pris la présence de son prénom dans le nom de son colocataire comme un signe. Dire que le Pescarais est superstitieux est un euphémisme. 

— Merci, je crois que je sais par où commencer. 

L’Italien frappe deux coups sur l’épaule de Zoran et disparaît. Le Serbe fait tourner son stylo noir entre ses doigts et se lance.



« 2 septembre 2024.

Les tomettes.

Les mots me manquent pour parler de cette première journée à la GIPA. C’est curieux, car d’autres personnes trouvent un mot pour tout. Ils ne parlent pas de « choses », de « trucs » ni de « bidules ». Cette fille, croisée dans l’un des bâtiments de l’institut, avait même un mot pour désigner le sol marron du hall. Mille hexagones parfaitement disposés, qui s’avèrent être faits d’argile. Ils ne sont pas véritablement marrons, plutôt ocre. Mon téléphone a fait un vol plané dans leur direction, sûrement pour apprécier toute la subtilité de leur teinte, qui m’échappait. Quand je l’ai récupéré, j’ai prié pour que l’écran soit intact. Tandis que je scrutais tous ses angles, une frange brune pénétrait mon champ de vision. Aucun impact détecté sur mon smartphone, je redresse la tête pour m’intéresser à ce que j’ai devant moi. À qui j’ai devant moi. Je découvre tout en une fraction de seconde. Ses yeux sombres, allongés par d’immenses cils noirs. Rachel Berry de Glee aurait commencé sa carrière à la GIPA ? Et sa voix, cristalline. Quelque chose comme — car j’utilise les mots « choses », « trucs » et « bidules » — « Ça va ton téléphone ? Les tomettes pardonnent rarement ! Si ça tombe sur un angle, avec le petit creux du joint, tu peux avoir une mauvaise surprise. ». 

Je suis resté bête, je lui ai répondu « c’est bon » : elle m’a paru heureuse. Je ne connaissais pas le mot « tomettes ». Je l’ai tapé sur Google quand la fille s’est éclipsée. J’ai appris leur matière, l’argile, leur couleur, l’ocre voir le rouge — irrévocablement pas le marron. Et dans tout ça, je ne connaissais pas le prénom de cette Rachel Berry. 

C’est bête, mais après avoir vu mon dossier être rejeté à sept reprises pour trouver un logement près l’Institut, je pensais que la rentrée serait formidable. Comme une compensation évidente. La paperasse s’est imposée en maîtresse de la journée. Nous n’avons parlé que des prochains jours, jamais d’aujourd’hui. Pourtant, aujourd’hui je rentrais à la GIPA. Ma vie est inchangée après cette journée des plus banales. À un détail près : je sais ce que sont des tomettes. Demain, connaître le prénom de cette fille serait encore plus chouette. »

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 26 Jul 2025 à 22h23
L'aventure de Zoran, Nico et Emilia continue ! (ouiiii)
Petit retour dans le passé, dix mois avant le texte précédent qui se déroule, lui, en juillet.

/// Malheureusement les mots en gras ou en italiques disparaissent quand je passe mon texte du logiciel à Wyv, mais j'espère que ça ne vous gênera pas dans votre lecture ! ^^'

Mot sélectionné : tomettes dans “Mon mari” de Maud Ventura.
(qui a reçu une tonne d'avis positifs, mais que j'ai trouvé ok sans plus)

Commentaires (2)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 26 Jul 2025 à 23h35
Mais aaaaaaaah j'adore ! C'est fou comme tes personnages sont vivants et authentiques, et comme ta plume est fluide ! Je pensais pas trouver des tomettes aussi poétiques. L'idée du journal est géniale, et le style de Zoran dans son carnet diffère assez de la narration sans perdre en qualité, j'adhère complètement. Puis la précision, les détails dans tout ça, les origines de tes personnages exploitées, les petites choses si vraies du quotidien (ptn mais oui les journées de rentrée c'est si nul !), j'aime tout
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 27 Jul 2025 à 09h48
Ton retour me fait tellement plaisir Après deux ans de travail sur le même manuscrit, j'avoue que ça fait un bien fou de me poser devant des courts textes comme celui-ci : je me relis juste pour les fautes bêtes, et j'ignore le reste. :D

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