— Il pleut.
— Tu parles d’un mois de juillet !
Un souffle s’échappe du nez anguleux de Zoran. Il plaint l’été qui subit les attentes de ses visiteurs. L’hiver lui paraît plus tranquille : il ne déconcerte personne par ses vents glaciaux. Au contraire, il suscite parfois l’agréable surprise d’un rayon de soleil sur un paysage blanc.
— J’appelle Emilia, qu’elle ne se déplace pas pour rien. Avec ce temps, on peut faire une croix sur notre pique-nique au bord du lac.
Zoran jette un coup d’œil vers l’horloge de la salle. Midi moins le quart. Son amie est probablement en train de se préparer. Elle doit peaufiner les multiples accessoires qui l’embellissent, selon elle. Zoran n’a pas besoin de ces artifices pour déceler la beauté d’Emilia. À l’inverse, elle lui crève plutôt les yeux comme un spectacle pyrotechnique.
— Oui, tu m’entends ? Il pleut des cordes sur Buford, c’est pas le bon moment pour aller au bord du lac Lanier. On peut décaler à une autre fois peut-être ?
Nico hurle presque au téléphone. Il essaie de recouvrir le son de l’averse contre le toit du bâtiment. Entre l’intonation de son colocataire et la tempête extérieure, Zoran ne perçoit pas la réponse d’Emilia. Il fait signe à Nico de la lui passer.
— Hein ? Oui, carrément. Ah, attends ! Zoran veut te parler je pense... Oui, ça marche, à la prochaine !
Les notes aiguës si caractéristiques de la voix d’Emilia traversent le portable en grésillant.
— Allô ?
Les lèvres de Zoran s’étirent en un sourire. Un rayon de soleil traverse son esprit, à défaut de traverser l’État de Géorgie. Il s’isole dans la chambre.
— Allô Emilia ?
— Salut Zoran.
— Comment ça va ?
— Ça va toujours, quand on est en grandes vacances ! Et toi ?
Je suis au téléphone avec toi, c’est mon côté veinard : bien-sûr que je vais bien.
— Ça va !
Il distingue le toussotement gêné de son amie.
— Je me disais… reprend-il, les yeux fixés sur Buford et le boulevard Miller Ridge. Tu pourrais venir à l’appartement, tout simplement.
Elle rit. Il peut la voir en train passer une mèche de cheveux derrière son oreille.
— On a tout l’été pour se voir Zoran, tu ne préfères pas attendre qu’il fasse beau ?
— Mais il fait beau.
— Ce n’est pas ce que Nico disait !
— Quel temps fait-il à Crawford ?
Soixante miles séparent les deux villes : le ciel est si vaste, quelle peinture présente-t-il à une et quart de Buford ? se demande Zoran.
— Il fait gris, mais il ne pleut pas encore ici.
— Tu veux bien fermer les yeux Emilia ?
Elle se moque discrètement de cette proposition, mais son silence indique qu’elle s’exécute.
— Dehors, la nature a dressé un rideau en perpétuel mouvement. C’est beau, ça a l’air doux, on dirait presque que c’est blanc. Pourtant quand son œuvre s’écrase contre la fenêtre, elle perd cette fausse couleur pour adopter celle de l’extérieur. À Buford, je devine le gris de l’asphalte au travers des gouttes. Elles glissent sur le verre de la fenêtre, et deviennent tour à tour vertes, pour les arbustes, puis jaune, pour le paillis de pin à leurs pieds. C’est relaxant, ça ressemble à l’automne, sauf qu’il fait encore soixante-dix-sept degrés Fahrenheit dehors, et que Nico fait la gueule. Il n’y a pas un chat sur le boulevard, juste cette pluie qui prend tout l’espace. Quand je la vois qui s’écrase avec tant de grâce, je n’ai qu’une envie, c’est d’être en dessous. Je l’observe et je la trouve paisible, cette averse. On dirait que quelqu’un a éteint la lumière, mais il est midi. Pas d’apocalypse zombie à l’horizon, enfin, tu m’diras : qu’est-ce qu’ils viendraient faire en Géorgie ? Raison de plus pour sortir et apprécier cet été. On sera en sécurité. Juste nous et ce don du ciel : pour nos arbres, nos fleurs et nos fenêtres trempées. Le contact si fin des gouttes sur nos épaules, sur le bout de notre nez. Elles s’inclinent, merci la gravité, pour s’exploser sur la première surface venue. Explosion sur le toit : mélodie redondante mais relaxante. Explosion sur les feuilles des arbustes : on dirait une publicité, non ? La goutte qui s’infiltre le long des nervures, une éloge à la nature. Tu vois ce que je veux dire ? Ce serait l’introduction à un spot pour une crème hydratante et anti-rides.
Zoran ricane à ses propres analogies. Le brouhaha persiste : l’averse, Nico qui joue à la PS5 à un volume déraisonnable, et… Juste ça. Rien de plus.
— Emilia ?
Il regarde le téléphone : plus de batterie.
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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Commentaires (4)
J'aime beaucoup beaucoup BEAUCOUP ! J'ai évidemment envie de lire les Cicatrices de Merylwen, mais là je veux tout simplement lire plus de Zukki
La tirade de Zoran est incroyable ! C'est authentique et poétique, j'adore les rimes internes et le rythme que ça crée. J'adore les intervalles entre langage littéraire et langage familier dans ce discours, c'est bien dosé et bien espacé ! Et puis la fin aaaaaaaah j'en veux encore
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Mine de rien, depuis que j’ai terminé d’écrire Les Cicatrices de Merylwen, je n’avais plus rien écrit ni inventé de nouveau. Donc ça fait du bien de sortir des nouveaux prénoms et de tisser quelque chose avec tout ça.
J'espère que ça vous plaira !
Peut-être que Zoran, Emilia et Nico reviendront...