24 Janvier 2025
“« Un peu mieux chaque jour », mais mieux dans quel but ? Pour quels lendemains ? Pour satisfaire quelqu’un ? Si je ne parviens pas à m’améliorer, si au lieu du mieux, j’apporte du pire ? Si dans la vie, il n’y a que la mort qui m’inspire ?
J’aimerais y croire pourtant. Que chaque pas, même s’il n’est pas grand, est important. Mais je me sens comme sur un tapis roulant. Je stagne et, sans mentir, c’est effrayant. Mon endurance s’épuise. Je pose mes deux longues jambes à côté de l’engin de course. Le mouvement est anéanti. Puis-je seulement rester ici ? Refuser de connaître la journée de demain, m’arrêter à aujourd’hui ? Le ciel est couvert, mais ils prévoient quelques éclaircies pour l’après-midi. Je pourrais les observer percer les nuages. Plutôt que de prendre mon courage à deux mains, je le déposerai derrière moi, sur le chemin. Muni de ma lassitude, je cracherai sur l’idée de progrès. Mauvaise attitude, je sais, mais il l’aura bien cherché. « Sois une meilleure version de toi-même », qu’il disait.
Et si le sujet était obsolète ? Plus aucune mise-à-jour n’est envisageable sur un modèle comme le mien. De nos jours on répare plus, on préfère remplacer — et oui, même les italiens —. Je ne veux pas m’améliorer. Si je deviens meilleur, qui va le notifier ? En fait, je ne saurai même pas comment procéder.
Se « développer », putain, suis-je une vulgaire application mobile ? Ou juste un citoyen docile, qui daigne se prêter à ce jeu débile ? Déjà à l’école cette propagande du « mieux » m’étouffait. Il fallait la moyenne pour ne pas se faire rouspéter, mais ça n’était jamais assez. J’en avais « les capacités ». Améliorer mes notes prouverait ma curiosité intellectuelle. En vérité, elles ne seraient que des nombres différents sur une feuille de papier. Le secret du bonheur demeurait inatteignable, autant avec dix que vingt sur vingt. Soi-disant « la fin justifie les moyens ». Sauf qu’aucune fin ne m’a été proposée. Seulement d’éternels lendemains, de plus en plus vains. Une vie qui, tandis qu’elle grandit, se raccourcit aussi.
Quelle solution envisagée face à l’éphémère ? Se focaliser sur les petites avancées ? Suis-je un octogénaire boiteux pour m’en satisfaire ? S’il me fallait cinq minutes pour faire deux-cent mètres, je serais déjà en enfer. Et, tandis que ma famille me dirait « c’est bien Papy Nico, tu vois, elle est super cette canne », je penserai « arrête de t’occuper de moi et vends plutôt mes derniers organes ».”
La porte de ma chambre grince. Zoran apparaît derrière moi et mon ordinateur aveuglant.
— Ça sent le texte débordant de joie ça, je me trompe ?
— Oui, tu te trompes. C’est bourré d’optimisme.
— Subtil optimisme, commente-t-il.
Il lit déjà les premières lignes. J’observe depuis mon fauteuil ses yeux bleus parcourir mes mots. Difficile de camoufler mes maux derrière eux. Je crois qu’un enfant de huit ans comprendrait mon état. Zoran en est donc capable aussi. C’est glaçant, mais il est un peu tard pour dire « sinon, j’ai un jeu de cartes : on se fait une partie ? ».
Il lui faut deux minutes pour terminer. J’ai fixé l’heure sur l’écran tout ce temps. Pendant un instant, j’ai même cru qu’il s’était endormi tant mon texte doit être chiant.
— Les trafiquants d’organes ne prennent pas d’octogénaires comme clients, la qualité du matos est bien trop altérée.
— Qu’est-ce que tu en sais ? C’était ton job en Serbie ou juste une passion cachée ?
— Question de logique. Puis si on parle bien du Nico que je connais, s’il tient jusqu’à cet âge-là, son foie sera détruit par l’alcool.
— Il me restera mes reins.
Zoran mesure mon serieux. Je peine à savoir s’il déteste ou s’il adore que j’ai réponse à tout.
— Pousse-toi.
Il prend ma place sur mon fauteuil. Il fait craquer ses articulations — les doigts, les poignets, le cou — et se met à pianoter sur mon clavier rétroéclairé.
“« Un peu mieux chaque jour » : mieux dans le but de faire de chaque journée une nouvelle chance. Pour vivre les lendemains de ceux qui sont partis trop vite. Pour se tenir aux côtés d’un ami qui en a besoin. Pour s’améliorer, mais aussi parfois, pour empirer. Parce que nos choix sont constitués d’erreurs.
Chaque pas, même s’il n’est pas grand, est important. On peut choisir d’arrêter le tapis roulant, et de marcher véritablement. Quand notre endurance s’épuise, nous pouvons nous écouter et prendre une pause. S’il pleut, je peux attendre l’arrivée d’un arc-en-ciel. Une fois régénéré, je peux prendre mon courage à deux mains : et aller vers demain. Le progrès reste une notion si subjective et variable. Sans être «une meilleure version de toi-même », tu peux déjà tâcher d’être toi.
Un modèle unique, que nul ne pourra reproduire à la perfection. Peut-être que ce modèle n’a pas besoin d’être amélioré : seulement aimé. Par les autres, oui, mais aussi par lui-même. Apprendre à voir au-delà de son propre regard. Prendre conscience des gens qui l’entourent, et qui le font de leur plein gré. Observer qu’ils sont prêts à le féliciter pour ses réussites comme pour ses ratés.
La fin est rarement proposée, bien souvent, elle demeure imposée. Alors ne ressasse pas trop ces « éternels lendemains ». Ce temps limité ne te sera pas rendu.
J’affectionne particulièrement le mot « éphémère ». Je crois que c’est son parallèle homonyme avec « effet mer » qui me séduit. L’« effet de la mer » , ce sont ses vagues, son écume blanche qui caresse le sable. La houle qui va et qui vient, tantôt calme, tantôt déchaînée. Une vie éphémère comme la nôtre revient à apprendre à surfer.
Je te dis : « c’est bien Nico, tu vois elle est super cette vie »… et tu penses sûrement « arrête de t’occuper de moi et retourne en Serbie.». Mais je n’en ai pas envie. Je veux que tu voies l’existence telle que je la vois. « Un peu mieux demain », c’est aussi attendre avec enthousiasme le lever du jour. Ignorer ce qu’il nous réservera et faire avec ça.”
Son auriculaire et son majeur appuient sur « Ctrl » et « S ». Cet abruti vient de modifier tout mon texte. J’avais travaillé sur le rythme et les rimes internes, je suis dégoûté. Est-ce une raison valable pour pleurer ?
Zoran me sert dans ses bras. Il vient peut-être de me sauver, l’abruti. Au moins pour aujourd'hui.
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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Commentaires (3)
Oh damn !
C'est trop parfait et authentique, cette partie de phrase.
Ça devient une habitude, c'est difficile de me renouveler (même si je peux aussi dire "AAAAAAAAAAAAAAAH" à chacun de tes textes, si tu préfères). Les rimes internes, j'adore, et le jeu sur la mise en abîme est hyper intelligent. Réussir à garder un effet de style bien à toi, avec ces sonorités, tout en les attribuant à Nico, puis à Zoran, en variant leurs styles à eux. OMG.
Le fond du texte est waw ! (très précis, comme analyse, je sais)
J'ai carrément lu le début à voix haute. J'aime beaucoup ce que tu as fait du thème, en le tournant d'abord de manière négative (mais super riche !) et en l'amenant d'une autre manière après.
Découvrir un peu plus de personnalité chez Nico et Zoran est un plaisir ! Je pensais pas voir Nico si sombre mais j'aime bien cet aspect inattendu de lui. Enfin je crois que j'aime surtout la complémentarité avec Zoran. Et cette aisance, ce sans-gêne qu'ils ont tous les deux tout en restant un peu "étrangers" l'un pour l'autre.
Et puis la chute ! J'adore ! (Même s'il pourrait juste faire un ctrl+Z, Nico, ce drama king)
Tu peux te répéter dans tes commentaires, ça me va bien ! Je suis toujours trop contente d'avoir tes retours ! (même si ils sont ponctués de AAAAAAAAH et de waw)
(Vivement que les nouveaux défis arrivent pour que je poste les deux autres textes que j'ai en réserve)
Drama king c'est une expression qui colle si bien à Nico, c'est parfait !
Merci pour tes mots et ton soutien
(clairement un moteur pour continuer à alimenter leur histoire, je plaide coupable)
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Est-ce que tous les concours du monde sont d'excellents prétextes pour écrire des textes avec Zoran et Nico ? Oui.
(j'attends toujours que de vieux concours arrivent dans les défis pour vous permettre aussi de rencontrer un peu Emilia )