Décembre 2024.

Habillés de leur manteau blanc, trottoirs, buissons et maisons dessinent un somptueux paysage à Buford. Zoran s’émerveille devant ce tableau hivernal. Cela l’inspire apparemment. Moi, la neige, je déteste ça. Elle est belle qu’une fois tombée. Dès que l’homme intervient, comme pour tant d’autres magies de la nature, elle s’enlaidit. Les pneus tracent des sillons là où elle se répand uniformément. Les chaussures épaisses s’enfoncent dedans, la transperçant sans regret. Pire, à force d’être battue, la neige troque son blanc contre un marron terne, disgracieux.

— Tu n’aimais pas faire des bonhommes de neige, quand tu étais petit ? me demande Zoran.

— Non, j’aime pas le contact de la neige dans ma main. C’est froid, un peu poudreux, ça fait mal.

Il plisse les yeux, soudain espiègle.

— Attends, tu ne mettais jamais de gants ?

— Si, parfois. N’empêche que j’aime pas ça, c’est tout.

Son sourcil arqué m’annonce la malice qui naît dans son esprit. Je ne le sens pas. Quand Zoran a une idée derrière la tête, tout peut arriver. Le pire comme le meilleur. Allez savoir pourquoi je penche pour la première option.

— Nico, tu n’as rien prévu aujourd’hui, n’est-ce pas ?

J’ai aqua-poney, en fait.

— À quoi tu penses ?

— Laisse moi, juste aujourd’hui, te montrer à quoi peut ressembler une belle journée comme celle-ci.

Je craque, évidemment. Impossible pour moi de lui refuser ce plaisir. Je ne veux pas voir apparaître sur son visage de prisonnier les peines d’un enfant.

— Et sans râler, d’accord ?

— D’accord Zozo. Je te suis.

Il plisse ses yeux bleus d’un air satisfait. Ce qu’il s’apprête à me partager lui fait l’effet d’un cadeau de Noël merveilleux. Zoran raffole de ces activités empreintes de magie — à ses yeux —. Il m’emmène jusqu’à la commode dans l’entrée et désorganise tous les tiroirs. Tous les vêtements en laine de cet appartement semblaient sagement rangés dans ce meuble. Zoran enfile sur son crâne rasé un bonnet bleu épais. Ça lui va comme un gant — drôle de métaphore — et j’ai envie de lui enfoncer sur la tête. Juste assez pour qu’il ne voit pas combien il me plaît dans cette tenue.

Je suis contraint de l’imiter. À contrecœur, je me décoiffe pour couvrir mes oreilles de ce tissu, qui, je dois l’admettre, est plutôt agréable. Nous voila partis au supermarché le plus proche. Il achète du pain d’épices, du thé au caramel et aussi à la saveur “pomme cannelle”. Un condensé de sucre qui me donne déjà envie de m’enfuir. Dans les rayons de décoration, il s’extasie devant les statuettes de casse-noisettes et les boules à neige. Il retourne l’une d’elle et me montre avec fierté les paillettes blanches qui tourbillonnent sous la coque transparente.

— Je croyais que tu n’allais pas râler, commente-t-il.

— J’ai rien dit !

— Toute ton âme désapprouve, c’est pire que de ronchonner à ce stade.

Au moins, j’ai une âme à ses yeux. Une petite victoire s’inscrit dans cette journée, je ne suis peut-être pas si horrible que ça.

— Tu veux acheter une boule à neige, c’est ça ?

Il m’observe, me jauge. Évidemment, il se méfie, il s’agit sûrement d’un piège tordu de ma part. Après tout, il fait bien ce qu’il veut de son argent. Puisque j’aime le surprendre, je saisis la plus grosse boule du rayon. Sous son globe de verre se tiennent des personnages qui font du patin à glace. Des sapins enneigés entourent la scène.

— Je te l’offre, lui dis-je en posant l’objet au fond du caddie.

Son regard pétille. Dans mon estomac, ça brûle. J’ignore pourquoi le bonnet lui va si bien. Y ajouter cette expression de joie si pure revient à me torturer. Zoran est beau, trop beau pour ce monde.

— Merci Nico.

— Allez, continuons.

Je le laisse pousser notre chariot et je pars devant.

A la caisse, il en a pour quatre-vingt deux dollars. Je suis sidéré qu’on puisse mettre un tel prix dans des babioles qui ne servent qu’un mois dans l’année. Une part de moi regrette le cadeau de la boule à neige. Quatorze dollars la sphère en verre, ça commence à faire.

Quand on rentre à l’appartement, Zoran semble ravi d’extraire du sac de courses toutes ses trouvailles. A mon grand regret, il enlève dans un même geste son bonnet. Ses doigts rencontrent mon achat et le Serbe se met à scintiller comme la guirlande lumineuse qu’il a achetée.

— Je vais la mettre dans ma chambre !

Il transporte sa boule à neige avec la précaution d’un enfant à qui on aurait confié un trésor. Je l’observe. J’aime le soin qu’il apporte à chacun de ses gestes. L’attention qu’il met en œuvre dans des mouvements banals. Un peu plus, et je crois qu’il serrait capable de tirer la langue pour s’assurer du bon positionnement de la décoration.

— Voila !

Il étend sa main devant sa réalisation comme s’il venait de dessiner la Joconde. Tu as posé une boule à neige sur un meuble, Zoran.

— Ce lieu lui était destiné, dis-je, à moitié convaincu.

Mais il hoche la tête sans saisir l’ironie de mes mots. Sans plus attendre, il vide le sac encore plein de nourriture et de bricoles.

— Tu veux qu’on commence par quoi ? me demande-t-il.

La vérité : je n’en sais rien. Pire, je m’en fous royalement. Décorer un petit sapin artificiel de cinquante centimètres de haut ou bien poser les décorations dans le salon ? Je n’ai pas envie. Pour faire semblant de réfléchir, je regarde par la fenêtre. Il neige faiblement. Rien de suffisant pour cacher les misères de la vie humaine sur la vie de l’hiver.

Zoran déplie les branches du faux sapin. Il a vraisemblablement fait son choix sans moi.

— Avec ma mère, c’est une de nos traditions préférées.

Mamma boy, va. C’est mignon.

— En Serbie on achète un vrai sapin. On y va toujours ensemble car Maman aime acheter les plus grands du marché, quitte à ce que ce soit une corvée de le monter dans les escaliers. Heureusement son appartement n’est qu’au deuxième étage.

— Hmm hmm.

— Quand le sapin est enfin placé, on réfléchit ensemble aux couleurs qu’on a envie de lui donner cette année. D’un an à l’autre, on essaie de varier les teintes.

Je jette un œil aux décorations pour le sapin qu’il a choisi. Du blanc et du bleu. Original. J’attrape une grande guirlande et je m’approche.

— Attends, il faut d’abord mettre la guirlane lumineuse.

Ah.

Je laisse tomber ma trouvaille par terre. Les épaules de Zoran s’affaissent et il me lance un regard mauvais.

— On a dit sans râler, Nico.

Note à moi-même : définir avec lui le sens du verbe “raler”.

— Quoi ? Je vais chercher la guirlande LED, c’est ça que tu veux, non ?

Je rêve où il vient de contracter ses mâchoires ? Diable que j’aimerais être dans sa tête parfois. Que pense-t-il à cet instant ? “Quel connard cet italien, je comprends pas comment il a pu devenir mon colloc.” Une idée dans le genre.

C’est lui qui se rapproche à présent. Il m’emboîte le pas et m’empêche d’aller plus loin.

— La guirlande LED, le prix des décorations, rien de tout ça n’est important dans ce que j’essaie de te montrer.

Oh non. Il se relance dans un discours sur la beauté de la vie. A l’aide.

— Ce que j’adore avec ma mère, les journées d’hiver comme celles-ci, c’est les moments cosy qu’on passe ensemble. On efface de nos vies nos téléphones, nos angoisses, nos futurs projets. Tout ce qui compte, pendant un instant, c’est de décorer ensemble le plus beau sapin. Ca paraît innocent présenté comme ça, n’empêche que ça fait du bien là-dedans.

Il pointe son pectoral. Enfin, son cœur bien-sûr, c’est ça qu’il veut dire. J’ai bien envie de riposter bêtement “du bien dans le pec’ ?” mais je crois qu’il m’insulterait pour de bon.

— Tu vois ce que je veux dire, Nico ?

— Oui.

Il ne me lâche pas du regard.

— Vas-y, je vais être gentil avec toi. Dis-moi ce que tu veux qu’on ajoute à notre première journée thème “Noël” à Buford. On pourrait écouter la playlist de ton choix, ou même décider de commencer le sapin par les boules si ça te chante…

— On décore avec nos bonnets sur la tête.

C’est sorti tout seul. Là, je me sens comme un con. C’est sûr, Zoran a envie de rire, il est pris de court lui aussi.

— Euh… d’accord.

Puis il attrape son bonnet bleu et l’enfourche sur son crâne de taulard. Mon cœur — mon pectoral — est comblé. Punaise, je viens de trouver une idée de cadeau pour moi-même. C'est pas souvent, mes sœurs et ma mère peuvent témoigner.
Cher Père Noël, cette année j'aimerais une boule à neige avec un Zoran en bonnet à l'intérieur.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 05 Déc 2025 à 22h03
Pour le Elf on the Shelf challenge, le défi de ce vendredi 5 décembre consistait à insérer les mots "pomme cannelle", "sapin", "casse-noisette" et "pain d'épices" dans un texte. L'occasion pour Zoran et Nico de faire une petite virée shopping pendant le mois de décembre 2024 ! (et pour moi de reprendre la voix de Nico dans une scène trop mimi ♥)

Commentaires (2)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 06 Déc 2025 à 20h19
J'ai tellement envie de secouer Nico Aucun effort, celui-là. Merci au bonnet de Zoran qui l'a quand même fait lâcher prise ! J'ai ri avec cette histoire de pectoral C'est une scène très mimi, en effet :3
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Déc 2025 à 12h35
Oui, un poil casse-bonbon ce Nico ! Merci Milou

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