peut être considéré comme la suite de ce texte
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Le Dr Delley a succédé au Dr Jarren dans le suivi de Nico. Il assure désormais la suite des soins nécessaires avant que Nico puisse enfin sortir de l’hôpital. Personne n’aborde le lieu de sa convalescence. Le tabou a posé ses valises entre la famille Cafarelli et moi-même. Rentrera-t-il directement en Italie, ou restera-t-il à Buford ? A quoi bon, puisqu’il a manqué son année à la GIPA ? — tout comme il a manqué sa tentative de suicide — Je perçois une boule au fond de mon estomac chaque fois que la sortie de Nico est mentionnée. J’ai la sensation qu’on va me le retirer. L’emmener à des heures d’avion de moi, et clore notre histoire à tout jamais. En plus, je ne le reconnais pas. Il n’a pas récupéré toute sa tête pour le moment. Le Dr Delley nous a fourni oralement une liste de conseils pour adapter notre comportement à sa vulnérabilité actuelle. Pire qu’un Gremlins.
« Ne pas l’exposer à la lumière, surtout celle du soleil qui le tuerait.
Ne pas le mouiller, sous peine de le voir se multiplier.
Ne pas le nourrir après minuit, pour éviter qu’il se transforme en Gremlins ultra agressif… »
Ces recommandations fictives ont une drôle de place dans ma réalité. Le cinéma de 1984 se trouve bien là où il est. Je n’ai pas besoin de trouver ces créatures étranges dans le regard de mon colocataire. L’idée d’un film de Noël me tord les boyaux. Ce n’est pas seulement qu’on soit en plein été. Non. C’est plutôt que cela me rappelle le mois de décembre de l’année dernière.
Nico avait accepté de décorer l’appartement avec moi. Il m’avait même acheté une gigantesque boule à neige, qui n’a pas quitté ma chambre depuis. Nous avions passé un superbe moment. Je nous considérais proches et heureux. Ce terme-là a le don de me faire serrer les dents
— Mais enfin, Dr Delley, vous ne pouvez pas nous demander de ne pas mentionner le passé avec lui ! Il doit se souvenir de Zoran, tout de même : ils viennent de passer l’année ensemble !
Le médecin, en charge de tous les patients du deuxième étage, est surmené. Tout sur son visage nous l’indique, mais cela n’arrête pas Rosa dans sa course contre l’amnésie de son frère.
— Je comprends, Madame...
— Non, vous ne comprenez pas ! On ne peut pas considérer son état stable s’il n’est pas capable de se rappeler de son ami. Il doit passer des examens plus approfondis !
Le Dr Delley pince l’arête de son nez. Son regard lessivé s’arrête dans le mien. Comme si j’étais responsable de la situation. Il relâche ses épaules et cède face à l’insistance de la téméraire Italienne.
— Je vais lui prescrire une IRM cérébrale pour en savoir un peu plus. Il l’aura dans la semaine, mais je doute qu’ils puissent le passer aujourd’hui.
— Merci Docteur.
Rosa lâche prise, maintenant qu’elle a obtenu ce qu’elle désirait. Elle me fait un signe de tête. J’ai du mal à l’interpreter. T’as vu ce que je fais pour toi, cocktail T.N.T ? ou Ca va aller, on va le sortir de là.
Qu’importe.
Je suis fatigué moi aussi. Mes cernes s’apparentent à ceux du médecin. Seules les années d’études les distinguent. Une hospitalisation s’apparente à des sables mouvants. Tous les proches du patient, ainsi que les soignants, se démènent pour la personne immobile au fond de son lit. Mais à mesure qu’ils s’engagent dans toutes les procédures possibles, leurs jambes s’enfoncent davantage dans les sables. Arrive un moment où, soudain épuisé, chacun cherche à lâcher prise. A se détacher de la difficulté de la situation. Mais les voila embourbés.
Aujourd’hui, je sens mes chevilles s’affaiblir. Le sol spongieux m’absorbe.
— Zoran, tu veux qu’on aille le voir ?
— Pas vraiment, vas-y toute seule.
Rosa fronce les sourcils. On dirait presque, parfois, qu’elle adopte une position paternelle au sein de cette famille.
— Pourquoi tu viens tous les jours, si c’est pour ne pas rentrer dans sa chambre ?
Question pertinente, d’autant que les horaires de visite sont assez stricts ici. Ca me paraît normal, les infirmiers et aides soignants doivent pouvoir travailler sereinement. Pour Odetta et Rosa, en revanche, cela semble bien plus compliqué à accepter.
— Quand je suis rentré la dernière fois, j’ai senti que ma présence l’effrayait. J’étais un inconnu qui le regardait avec...
Le mot « tendresse » s’immobilise dans ma gorge. Amour survient à son tour et se fige de la même façon.
— Habitue-le à ta présence. Il doit voir que tu fais partie de son quotidien. De son décor. D’accord ?
J’acquiesce contre mon gré. Le poids de la porte, son épaisseur, la clenche un peu dure. Tout demeure identique à ma dernière visite. Nico dort. Ses deux bras, allongés le long de son corps, ont fondu. Lui qui prêtait tant d’attention à son physique... Ses cheveux repoussent, sur le côté, au-dessus de l’oreille, là où ils sont habituellement rasés.
— Nico ?
Rosa tente de le réveiller. Jamais je n’oserai briser de la sorte son sommeil. Il paraît si paisible, les yeux clos. Comme s’il demeurait exactement là où il souhaitait être.
Il émerge. Nous fixe. Ses paupières peinent à rester ouvertes.
— Nico, je suis avec Zoran. Tu t’en souviens ?
Il baisse le menton. Ce geste est presque imperceptible. Je comprends la minute suivante qu’il se rappelle seulement de notre entre-vue, l’autre jour. Quand je lui ai déclaré mes sentiments, tandis que lui pensait « Mais qui c’est celui-là, il va me lâcher la main oui ? »
— Le Dr Delley va te faire passer une IRM. On comprendra peut-être mieux pourquoi tu as des problèmes de mémoire.
Ses pupilles vont de droite à gauche, de bas en haut, elles suivent une trajectoire qui leur est propre. C’est comme s’il n’entendait pas les mots de sa grande sœur.
— Tu avais pour habitude de beaucoup me parler de Zoran.
Elle ricane. Je rougis.
— Enfin, « beaucoup » : à ton échelle bien-sûr ! On sait tous les deux que tu fais partie de l’équipe des hérissons !
Sans y réfléchir, j’arque un sourcil. De quoi est-elle en train de parler ? Elle repère ma perplexité.
— Tu ne connais pas la théorie du hérisson et du rhinocéros ?
— Non, désolé.
— Alors, grossièrement, ça consiste à différencier deux types de personnalités, notamment dans les couples exclusifs. Le rhinocéros, c’est celui qui aborde les sujets qui fâchent et qui fonce dans le tas. Le hérisson préfère éviter le conflit et fermer les yeux sur les situations dérangeantes.
— Ah, je vois.
Ma perplexité n’a pas beaucoup évolué.
— En fait, Nico se considérait rhinocéros, quand on discutait de cette théorie.
Cela ne m’étonne absolument pas.
— Sauf que j’ai toujours avancé les bons arguments pour lui révéler à quelle équipe il appartient vraiment. Tu t’en douteras : il n’aime pas être un hérisson.
J’ose un regard en direction du concerné. Avec ses cheveux bruns en bataille, longs sur le sommet de son crâne, c’est vrai qu’il incarne un très bel hérisson. L’image m’amuse, m’arrache un sourire. C’est ma vengeance après avoir appris que je me faisais appeler « cocktail T.N.T ».
— Selon ta théorie, il y a forcément un de chaque dans tous les couples ?
Ma demande la réjouit. À croire qu’elle se prépare à rédiger un livre sur le sujet, et qu’elle attendait seulement que je pose la question.
— Non, évidemment ! Si deux rhino se mettent ensemble, ils vont faire des étincelles. Une relation forte, passionnelle,... Et probablement dramatique.
— Le hérisson sert donc à tempérer les ardeurs du rhino ?
— C’est un peu ça. Et, si on met deux hérissons en couple : il ne se passe rien. Personne ne dit les choses, tous les sujets vivent sous un tapis géant. Chacun se trouve simplement surpris dès qu’un coup de vent vient soulever la grosse moquette et révéler tous les sujets qui auraient dû être abordés plus tôt.
Je m’interroge. Suis-je rhinocéros ou hérisson ? Je n’ai pas l’aplomb de ces gros mammifères. Ma sensibilité m’affecte presque par défaut dans la seconde équipe. Mince. L’expression chagrinée de Rosa me sort de mon introspection. Son visage s’est assombri. Nico s’est rendormi.
— La présence de Nico dans cet hôpital est la preuve même qu’il est un hérisson. Il a vécu avec une détresse suffisamment forte pour qu’elle le mène jusqu’ici. Et ce, sans le partager à qui que ce soit.
Sa remarque m’abat à mon tour. Pourtant, je ne veux pas apparaître comme l’ami éploré, celui qui a été oublié. Je refuse de m’engouffrer davantage dans ces maudits sables mouvants.
— Tu sais Rosa, je pense qu’il n’est ni rhinocéros ni hérisson.
Elle me scrute.
— C’est un Gremlins. Physiquement adorable. Peut devenir un monstre s’il est poussé à bout. Il est sensible au climat.
— Sensible au climat ?
— Heureux s’il fait beau. Déprimé s’il pleut. Son humeur se régule avec la météo. Il n’y a jamais rien de beau dans la pluie ni la neige. Il déteste le froid. Il n’aime pas parler du temps, d’ailleurs. Ça l’épuise. Il est pessimiste. Un modèle limité, on en fait peu des comme ça. Il est insensible à la magie de Noël.
Rosa se solidarise au tableau que je peins.
— Insensible à presque tout, en apparence, dis-je pour terminer.
— Pas à toi.
Peut-être. Enfin, plus maintenant.
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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Spoiler : je n'ai jamais vu les Gremlins.
Mais qui a les Gremlins comme "film de Noël" préféré ? (pardon Alii ♥)
Avec les renseignements que Google m'a fourni, j'ai plus l'impression que c'est un film d'horreur
Je veux dire
Ils TUENT des gens les Gremlins
On a pas la même définition du film de Noël xD