27/06/2025
9 h 48. Elle consulte sa montre et lance le compte à rebours. Dans douze minutes précisément, tout basculera. Le nom « Georgia Institute of Performing Arts » trône sur la façade du bâtiment en lettres blanches. La police d’écriture est simple, lisible de loin. Une linéale néo-grotesque qui sied impeccablement à l’établissement. Emilia ne voyait presque plus cette inscription, tant elle était passée régulièrement en dessous. Régulièrement. Toute une année scolaire, pour être exact. Son avenir tenait désormais sur de pauvres feuilles A4 affichées à l’intérieur. La moindre fibre de son corps priait pour que le nom « Emilia Bennett » soit sur la liste des admis. Elle pivota et balaya l’allée du regard. Plusieurs visages familiers lui sourirent ou lui firent un signe de la main. Cependant, aucune trace de Zoran ou de Nico dans la foule qui s’amoncelait. Des amis se retrouvaient et entamaient des bavardages anodins, comme si leurs vies ne dépendaient pas des prochaines minutes. La GIPA multipliait les parcours d’études possibles, mais un élément demeurait le même depuis sa création : la première année. Une année commune à toutes les ambitions : chanteur, acteur, scénariste… Presque dix mois d’exercices théoriques et pratiques pour déterminer l’aptitude de chacun à continuer dans cet institut. En cas d’échec, les étudiants boursiers perdaient leur bourse et seraient contraints de financer eux-mêmes leur redoublement. Ce point justifiait à lui seul l’angoisse étouffante qui nouait l’estomac d’Emilia.
9 h 52. Les chiffres sur la montre d’Emilia sont en slow-motion. Ses camarades de première année sont presque tous arrivés. Certains, bien qu’ils soient majeurs, sont accompagnés de leurs parents. Quelques professeurs saluent leurs étudiants en souriant. Ils ont l’air heureux, car ils seront prochainement en vacances : débarrassés, le temps d’un été, de ces jeunes adultes qui rêvent de la vie de star. Emilia consulte encore sa montre. Le deux se métamorphose en un trois timide. Plus que sept minutes. Elle ronge mécaniquement l’ongle de son majeur. Puis de son pouce. Son auriculaire. Vont-ils tous y passer ? La main gauche accrochée à son sac à main, Emilia daigne abandonner ses ongles appétissants pour attraper son téléphone. Le nom « Nico », suivi d’un cœur et d’une émoticône cocktail, se répète dans son historique d’appels. Elle glisse son doigt sur l’écran. L’appel se déclenche. Une photo de l’Italien apparaît sur l’écran. Il a une tasse de café à la main et ses yeux noirs fixent l’objectif. Ses lèvres sont légèrement retroussées vers le haut. Un sourire charmeur.
— Salut Emi !
La voix de Nico parait enjouée, à mille années-lumière de l’état de stress de sa camarade.
— Hey. Hm… vous êtes où les gars ? Ils ouvrent les portes dans six minutes.
Elle imagine son ami avaler sa salive et pousser la couverture qui repose sur lui.
— Ouais, euh….
Il n’a presque rien dit, mais elle connaît déjà la suite : elle sera seule pour découvrir la liste des admis.
— J’suis encore à l’appartement, petit imprévu, désolé Emi.
Un pincement naît dans la poitrine d’Emilia. Elle se sent bête d’avoir cru que Zoran et Nico seraient à ses côtés aujourd’hui.
— Emi ? Tu m’entends ?
— Il y a beaucoup de monde autour de moi, c’est pas évident.
C’est la vérité, mais elle a un goût amer de mensonge.
— Ah, mince. Je te disais : je suis encore à l’appart.
Quarante-trois minutes de voiture séparaient le logement des garçons de l’institut à Atlanta. Ils ne feraient pas le déplacement. Ils ne l’enlaceraient pas si elle apprenait qu’elle n’était pas admise. Un sentiment de solitude vint alourdir ses épaules découvertes. Sa robe bustier lui serrait la cage thoracique, mais pas autant que cette déception-là.
— Tu veux qu’on reste en appel pour les résultats ?
Elle chassa les sanglots de sa voix et accepta. M. Henderson lui fit un signe et se faufila dans l’assemblée pour la rejoindre.
— Écoute Nico, je te rappelle quand ça ouvre finalement.
— Pas de problème Emi. À tout de suite.
— Bye.
Elle appuya d’un geste bref sur l’écran pour raccrocher et salua son professeur.
— Tu téléphonais à tes parents ?
— Non, hum… c’était Nico. Zoran et lui ne seront pas là, alors je vais les rappeler toute à l’heure pour leur annoncer les résultats.
M. Henderson hocha la tête et poussa ses lunettes sur l’arête de son nez.
— Tu es stressée ?
— Évidemment. Ce sont les minutes les plus longues de ma vie Monsieur Henderson.
Il tapota l’épaule de son étudiante de façon amicale. Sentir la main de son enseignant sur sa peau nue amplifia ses angoisses. Elle se sentait mal à l’aise en sa compagnie, et ce, malgré la présence de cinquante autres personnes autour.
— Sincèrement, je ne sais pas quel jury pourrait te recaler Emilia.
— Je préfère envisager toutes les possibilités. On peut toujours être surpris.
Le dépit flottait dans sa voix. Le professeur se contenta de sourire, avant de poser ses serres de vautour sur une autre élève.
Plus que quatre minutes.
Les grandes baies vitrées de la GIPA dévoilaient les allées et venues de la directrice et de son adjointe. Quelqu’un vint tapoter sur l’omoplate d’Emilia. Elle se retourna et Zoran était là, souriant. Les yeux de l’Américaine brillèrent, illuminés par cette apparition. Si elle ne contrôlait pas autant ses émotions en cet instant, elle enlacerait son ami, ignorant son avis sur le contact physique ou les répercussions sur son état. Au lieu de cela, elle articula :
— Oh, ça alors ! Je suis contente de te voir !
— Moi aussi.
— Je ne m’y attendais pas ! Nico ne compte vraiment pas venir, ou lui aussi il se cache quelque part ?
Sa question portait l’empreinte de l’espoir, mais le visage du Serbe portait celle du secret.
— Il s’est passé quelque chose ? interrogea-t-elle.
La mine de Zoran criait « Oui » mais il répondit « Non ». La sonnerie de son téléphone retentit et il faussa compagnie à Emilia pour répondre à sa maman. Décidément, la solitude ne voulait pas se défaire de l’Américaine. Elle croisa les bras sur sa poitrine à moitié dévoilée. Bien-sûr qu’elle regrettait son choix vestimentaire. Autour d’elle, ses camarades portaient des tenues classiques. Des garçons avaient opté pour des chemises à peine repassées, mais ils portaient des shorts confortables pour affronter la météo de Juin à Atlanta. Elle se sentait ridicule, apprêtée avec autant d’élégance, hissée sur des talons de huit centimètres qui résonneront — sans le moindre doute — sur les tomettes du hall.
9 h 59.
— Juste à temps !
— Ta mère va bien ?
— Oui, je vais la rappeler quand on saura.
10 h 00.
Les portes de la GIPA s’ouvrent. La directrice salue brièvement les élèves et les parents à l’entrée : tous marchent dans la même direction. Les professeurs ont punaisé des listes sur de grands panneaux en liège. Aujourd’hui, seuls les étudiants de première année sont présents à l’Institut. Les autres connaîtront les résultats de leurs examens dans deux semaines. Une aubaine car l’attroupement autour des affichages est déjà irrespirable. Comme des poules qui se dirigent vers un bac de graines, les étudiants s’entassent et se bousculent. Avec ses talons hauts, Emilia n’ose pas s’immiscer dans ce pogo improvisé. Elle se cramponne malgré elle à Zoran, d’une part pour ne pas se fouler la cheville — marcher sur des tomettes avec des talons, cela présente un risque — d’autre part, car son cœur en a besoin. Elle souhaitait que Nico soit à ses côtés lui aussi. Au lieu de cela, il somnolait à Buford. Un évènement s’était probablement produit entre les deux colocataires, mais Zoran n’en lâchait pas une miette. Il agissait comme si de rien n’était, alors que les deux hommes fonctionnaient en duo pendant ces dix derniers mois.
— Je crois que je vois ton nom sur la liste ! Prononça le Serbe, sur la pointe des pieds pour glaner des informations.
Avec son nom de famille, Bennett, Emilia figurait souvent dans les premières des listes scolaires. L’information accéléra aussitôt les battements de son cœur. Des étudiants laissaient peu à peu de l’espace aux autres, tandis qu’ils se prenaient dans les bras ou s’empressaient de téléphoner à leurs proches. L’un d’eux, Henry, prenait en photo la liste et l’envoyait sur le groupe de la promotion.
— Interdit de regarder cette notification, on doit aller voir ça de nos propres yeux !
Les amis étaient d’accord sur ce point. Après quelques instants, ils arrivaient enfin à hauteur de ces listes tant attendues. Emilia Bennett avait obtenu sa première année à la GIPA. Elle se mordait la lèvre inférieure pour contenir sa joie. Elle chercha aussitôt le nom de ses amis. Miranda, Louise et June : admises aussi. Un peu plus bas, en lettres noires, elle lut « Zoran Nikolić ». Mais sa joie s’estompa, comme avalée par la mer. Cette vague emporta sa propre satisfaction pour ne laisser qu’une écume fade. Un constat qui lui glaça le sang. Entre « Bennett » et « Nikolić » aurait dû figurer « Cafarelli ». Malgré son insistance, le nom de Nico n’apparaissait pas parmi les admis. Zoran avait les mâchoires serrées, il fuyait les yeux attristés de son amie.
— Je vais appeler ma mère pour lui dire que je suis admis.
En une fraction de seconde, Emilia se retrouvait encore seule. Abandonnée avec cette information : Nico n’avait pas eu son année. Elle devait le rappeler. Elle le lui avait dit par téléphone, il y a neuf minutes. Mais où trouverait-elle la force d’être celle qui lui communiquerait la mauvaise nouvelle ? Ce satané Henry avait déjà envoyé la photo. Nico l’avait peut-être consultée. Emilia se décala pour laisser d’autres camarades connaître leur sort. Ses talons claquèrent sur le sol ocre du hall tandis qu’elle se rapprochait du buffet offert par la GIPA. Des jus de fruits en libre-service et des gâteaux faits maison attendaient les étudiants et leurs proches. Pourquoi se trouvait-elle seule devant cette table ? À l’autre bout, elle observait Louise accompagnée par sa mère et son petit frère. Ils trinquaient ensemble à sa réussite. Quel tableau émouvant. June embrassait son amoureux avant de croquer dans un brownie généreux. Même le chocolat n’ouvrait pas l’appétit d’Emilia. Son ventre noué se paralysait à l’idée d’appeler Nico. Au loin, elle devinait Zoran qui annonçait la bonne nouvelle à sa tendre maman. Le cordon entre ces deux-là n’avait, semble-t-il, jamais été coupé.
Son téléphone se mit à vibrer dans son sac à main.
« Nico❤️[emoji cocktail] » s’affiche à l’écran.
Les mains tremblantes, Emilia décroche.
— Emiii, félicitations ! Tu es passée ! Bon, c’est pas comme si j’en doutais hein, mais tu peux vraiment être fière de toi.
Les larmes lui montent aux yeux tandis que Nico continue de la féliciter.
— Nico...
Une tristesse sincère transperce sa voix.
— T’inquiète, j’ai vu la photo d’Henry.
Elle garde le silence, se mordillant la lèvre à défaut de se ronger les ongles.
— Je me suis dit que tu paniquerais à l’idée de m’appeler, alors je l’ai fait.
Son cœur se serre. Elle connaît Nico. C’est une personne émotive, plutôt pessimiste. L’enthousiasme qu’il transmet dans cet échange le protège. Il porte un masque pour camoufler sa déception. Doit-elle faire semblant d’y croire ?
— Nico, je suis tellement désolée… Je sais que tu as travaillé dur.
— Arrête Emi. N’éprouve pas de pitié pour moi, je t’en prie.
— Mais pas du tout, je le pense…
— Toi peut-être. Le jury, beaucoup moins. C’est la vie. Je partirai de Buford à la fin du mois d’Août, pour pas laisser Zoran dans la merde avec le loyer à payer.
— Tu vas aller où ?
Une larme coule le long de sa joue, elle n’y peut rien. Elle se rapproche machinalement du brownie déjà bien entamé, puis mord dans une part pour éponger sa peine.
— Je vais rentrer en Italie.
— Ah…
— Eh, ne t’inquiète pas, on va se revoir. Dimanche prochain ?
Elle ouvre son agenda numérique.
— Le six juillet ?
— Oui, ça doit être ça.
— Pas de soucis.
— Pique-nique au bord du lac Lanier, tous les trois. Ca te va ?
— C’est noté Nico.
Elle sèche ses joues humides et termine son brownie — il est délicieux.
— Bon aller, essaie un peu de profiter de cette journée Emi, ok ? Ne t’inquiète pas pour moi, tout va bien.
— J’ai envie de te serrer dans mes bras…
Elle l’entend rire.
— Le six juillet bellezza.
— J’ai hâte.
— Aller, passe un peu de temps avec Zoran. Il s’est déplacé pour te voir après tout.
Le Serbe semble en effet avoir raccroché avec sa famille, puisqu’il patiente à quatre mètres de là.
— Oui, je crois qu’il m’attend.
— Fonce. On se rappelle plus tard.
Ils échangent un dernier « à plus », puis Emilia rejoint son camarade. Elle lui conseille le brownie — avant qu’il n’y en ait plus – et se sert un jus de fruits. Son avenir, si incertain il y a un quart d’heure, s’éclaircit. Celui de Nico s’obscurcit et lui avec. Seul, dans son appartement à Buford, il descend une bouteille de whisky tandis que Zoran et Emilia avalent leur nectar d’abricot.
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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