L’infirmier — Illiam, apparemment — revient me voir. Si je n’avais pas été attentive à cette conversation, je n’aurais pas décelé le minime changement dans son expression. Sa façon de dessiner un tableau d’empathie, mêlé de « je n’ai pas de raison d’avoir de la peine pour toi, tout va bien ». Mon visage a dû se liquéfier, car Illiam fronce les sourcils en m’observant. La belette apeurée a évolué. Une nouvelle bestiole non identifiée, néanmoins tout aussi perdue.
— Reprenons où nous en étions. Est-ce que tu veux me parler ?
Il s’approche. Cherche au fond de mes iris noires mon accord. Le trouve. S’installe au bord du lit. Garde ses mains sur lui. Il n’a pas l’intention de violer mes limites intimes. Seulement de se positionner suffisamment près pour que personne d’autre que lui n’entende ce que j’ai à dire. Qu’est-ce que j’ai à raconter ?
— Je crois que l’année scolaire commence mal.
Illiam déglutit, traite cette information en silence.
— Pourquoi tu crois ça ?
— Car j’ai vu mon petit copain embrasser une autre nana ce matin.
Légère grimace. Il plisse les lèvres. Compassion, peut-être un peu de peine.
— Je suis désolé que ton année commence ainsi.
Nous laissons le silence s’installer.
— Comme ta glycémie était bonne, on a réalisé une prise de sang pour vérifier d’autres marqueurs.
Je sais où il va. Je sais que je ne vais pas aimer ça.
— Vos bêta-hCG sont anormalement élevés.
— Ah, le vouvoiement est plus facile pour annoncer une grossesse ? Pour vous éviter de savoir que l’homme dont je suis enceinte vient de me quitter — à distance — pour une autre ?
Ses épaules s’affaissent. Il se gratte le front.
— Je suis désolé. Au stade de ta grossesse, l’avortement consisterait en un simple médicament à avaler.
— Est-ce que je peux te demander quelque chose, Illiam ?
Il hoche la tête.
— Un cappuccino.
Illiam s’éclipse en murmurant « Avec plaisir ».
Clémentine s’annonce avant de rentrer dans la chambre. J’essuie mon nez coulant, mes joues humides.
— Bichette... viens-là.
Ses bras s’enroulent autour de moi ; m’enferment dans un cocon chaud. La patience de Clémentine, d’ordinaire, laisse à désirer. Néanmoins je dois admettre une chose : quand il s’agit de consoler la peine d’une amie, elle est là. Elle pourrait me bousculer, me prier de tirer un trait bien droit sur cette histoire. M’escorter jusqu’à la première clinique venue pour avorter. Elle n’en fait rien.
— Tu voudrais faire un peu de shopping ?
Ma tête rebondit toute seule, c’est plus fort que moi. J’enfile une tenue décente et Clem nous emmène à la zone commerciale, à vingt minutes de l’appartement. Je déteste conduire ici, il y a toujours un monde fou. On galère à rentrer, on galère à sortir. Mais, il faut bien avouer ça : en temps de déprime, cette concentration de magasins au kilomètre carré est revigorante. Ça, Clémentine l’a bien compris. Nous commençons par la grande galerie marchande. Les bijouteries, boutiques de prêt à porter et de lingerie se succèdent sans que je cède. Jusqu’à... Celle-ci. Dizconana. Adolescente, je rêvais d’y acheter ne serait-ce qu’une pièce, pour copier les copines du collège. Maintenant, je possède des collections entières de Dizconana, toujours séduite par leur identité colorée, sexy et innocente à la fois.
— Bichette, mate les tangas ! Ils sont trop canons !
La dentelle fleurie du sous-vêtement, fine, soignée, vend du rêve. Même le prix est attractif ! Les soldes d’été se prolongeraient alors jusqu’en septembre ? Première nouvelle. Je refuse l’offre de Clémentine.
— Hey, un connard de perdu, ta confiance en toi de retrouvée ! Je veux que tu te sentes fraîche, que tu te voies belle comme on te voit tous !
Clem n’est pas seulement une amie, c’est la leadeuse des cheerleaders. Les cheerleaders, ce sont ces pom-pom girls imaginaires qui boostent au maximum notre ego quand on en a besoin. Je sais qu’elle pense ce qu’elle dit ; je sais aussi que j’ai été sage durant l’été. Raisonnable au restaurant. Sportive. Un corps sain, finalement. Dommage que l’esprit soit en vrac.
— Je vais plutôt aller regarder les pyjamas.
— Comme tu veux !
Elle me laisse m’avancer dans le rayon « nuit » tandis qu’elle continue ses recherches dans les articles soldés. Les ensembles de pyjamas portent encore des couleurs estivales, avec un look cosy qui donne envie de rester allongé dans le canapé. Je fonds devant un ensemble jaune : un motif de bananes devant, avec une typographie bleue, m’inspire tout de suite. Le short, en coupe large, à rayures, a l’air super confortable. Quelle composition ? Jersey, viscose : comme tout le magasin. Je ne serai pas surprise que les murs soient aussi en jersey — ils en sont capables —.
Un t-shirt repose tout seul sur une petite étagère, c’est le dernier. Le motif d’ourson en plein milieu me rappelle les dessins de mon enfance. Ce pyjama respire les années 2005. Cette nostalgie me met du baume au cœur.
— Wow... Très « gentille fille » ce pyjama ! Tu le prends ?
J’adore cette nana. Elle semble vous juger, de prime abord, en vérité : elle s’en tape. Clem respecterait tous mes choix douteux si ça m’aidait à me sentir bien !
— Oui, c’est le dernier et il est en S. Un signe du destin !
Je jette le t-shirt, encore partiellement plié, sur mon épaule et continue mon tour dans la boutique. Les employées de Dizconana nous accueillent aux cabines d’essayage quelques minutes plus tard. J’ai accepté d’essayer un second ensemble de pyjama, un pantalon, ainsi qu’un nouveau soutien-gorge.
La tulle blanche est transparente, mes tétons me fixent dans le miroir de l’étroite cabine. Amadeo aurait été du genre à m’arracher cette belle brassière pour déguster et masser mes seins avec passion. Cette pensée m’enveloppe dans un frisson dont je m’extirpe aussitôt. La douleur se rappelle à moi, comme un souvenir, comme si j’avais effacé le mal qu’il m’avait fait. J’aime le motif cerise. J’aime l’effet froufrou du tour de dos. Je ne sais pas pourquoi, ça me donne envie de pique-niquer. Le reste de mes essayages n’a rien d’extraordinaire — sauf aux yeux de Clem qui valide évidemment chaque pièce —.
— Alors Mademoiselle, ça allait la taille ?
— Oui, pour la plupart il n’y avait pas de soucis. Je vais redéposer ceci, et je vais juste prendre ça !
Les cintres s’entrechoquent quand je remets les articles sur la tringle. A la caisse, le pyjama ourson et le soutien-gorge en tulle blanc aux motifs de cerises me sont offerts par Clémentine. « Ça lui fait plaisir », apparemment.
Nous sommes presque colocataires elle et moi. On vit dans le même immeuble, au même étage, à quelques portes d’écart. J’ai les clefs de chez elle et inversement. Nous sommes suffisamment proches pour nous inviter l’une chez l’autre sans demander une quelconque autorisation ; comme elle l’a fait en ce début d’après-midi. Cette nana possède un radar à coup de mou. Quand j’en ai besoin — et sans que je le formule — elle apparaît.
Depuis quelques mois, un café-librairie a ouvert au sein de la galerie marchande. Il dénote clairement de l’industrialisation des autres enseignes. Société de consommation à chaque pas, jusqu’à « Une tasse et un roman ». Un intrus dans les larges couloirs. Deux employés se partagent les tâches. L’un essuie les tasses sales. L’autre réarrange le rayonnage. Ici, pas d’obligation d’achat. Si tu veux te poser, ouvrir les pages d’un roman pour t’en faire une idée, c’est autorisé. Ils ne te regarderont pas du coin de l’œil, l’air de dire « et notre loyer, on le paye avec tes beaux yeux ? ». Ça se sent qu’ils aiment ce qu’ils font. On sent aussi que, dans trois mois, peut-être quatre, une autre boutique aura vu le jour à cet emplacement. Des lieux comme ça, aussi ouverts et peu chers, ça ne dure pas. C’est pourquoi nous devons en profiter, Clem et moi.
La table où l’on s’installe se situe presque au centre du café. Je me sens immergée dans l’ambiance cosy littérature des lieux. L’employé laveur-de-tasses nous apporte la carte des boissons.
— Si vous avez un petit creux, nous proposons aussi quelques sucreries faites maison.
Il consulte sa montre.
— On ne vous jugera pas de prendre votre goûter un peu avant l’heure ! Je vous laisse regarder et je repasse vous voir.
Son sourire nous contamine. Me faire juger pour l’heure à laquelle je veux manger un brownie est bien le cadet de mes soucis en ce moment.
— Est-ce que vous avez fait votre choix ?
Il n’a rien pour prendre note. Ce n’est pas mon travail, pourtant ça m’angoisse toujours un peu de voir des serveurs tout faire à la force de leur mémoire instantanée. Quand c’est le cas, je m’efforce d’annoncer ma commande lentement et clairement. J’essaie de retenir le choix de toute notre table — juste pour savoir si j’en serai capable moi aussi.
— Un jus d’abricot pour moi, et je vais goûter un cookie à la pistache.
— Je vais vous prendre un cappuccino avec un brownie, s’il vous plaît.
Mon élocution était parfaite, le serveur hoche la tête et s’éclipse.
— Moi qui pensais que tu prendrais ton café allongé habituel ! Décidément, cette rupture t’a changée !
Elle plaisante et je ris avec elle. Nous savons toutes les deux qu’aucun événement ne sera suffisamment traumatisant au point de me faire arrêter le café.
— En fait, quand j’étais à l’infirmerie l’autre jour, ça sentait super bon le cappuccino. Illiam m’en a servi un, ça m’a réconciliée avec cette boisson je te jure ! J’avais envie d’être au mois de décembre, à décorer l’appartement de tout plein de décoration de Noël, tu vois ?
— Wow wow wow, doucement Bichette, laisse septembre s’installer d’accord ? Je n’ai pas envie qu’on loupe halloween cette année !
— Tu as raison, on a une soirée d’horreur à rattraper !
Le serveur arrive avec notre goûter anticipé et nos boissons. Même la présentation participe à l’atmosphère douce et chaleureuse des lieux.
— A cette belle après-midi shopping avec une amie d’exception ! j’annonce.
— A ta découverte du cappuccino et à toutes les autres découvertes qui t’attendent !
Nous trinquons. Mon merveilleux breuvage me brûle la langue, je dois patienter encore un peu. Quoi de mieux que de parcourir des yeux des rayons de livres pendant que sa boisson refroidit ?
— Si vous cherchez un genre en particulier, n’hésitez à me solliciter. Nous avons pleins de belles recommandations à faire.
Le second employé — chargé du rayonnage — porte la même sympathie que son collègue. Leur disponibilité participe sûrement à leur salaire. Séduits par ces jeunes hommes attirés par la culture et le goût des choses simples, les clients, dans une démarche d’aide qui les valorise, achètent. Le business plan irréprochable !
— J’aimerais bien un roman léger. Je viens de rompre avec mon mec, et c’est un peu l’ascenseur émotionnel après cet été parfait. J’ai besoin d’une lecture cosy qui m’empêchera de pleurer, le soir, seule dans mon lit.
Mon honnêteté a pour don de faire sourire tout le monde : les employés, comme Clem qui m’observe depuis notre table.
— Désolé pour votre rupture. Je ne connais rien de votre histoire, mais si je peux vous partager ma vision des choses, c’est que tout arrive pour une raison. Ce chagrin d’amour va vous mener ailleurs. En attendant...
Il se déplace, cherche un titre précis dans les étagères les plus hautes. Du haut de mon mètre soixante-quatre, je ne risquais pas de le trouver.
— « Ces vents contraires qui nous rapprochent » d’Anthony Kurb. Un coup de cœur. Je vous fais le pitch ?
— Oui, je veux bien.
— Vous suivez deux sœurs que tout oppose. L’une est une éternelle célibataire, endurcie, qui peine avec les relations sociales et avec le bonheur en général. L’autre, un vrai soleil. Mariée depuis cinq ans, c’est son amoureux d’enfance qui partage sa vie. Ils sont autant amants que meilleurs amis. Quand elles étaient jeunes, les deux sœurs étaient inséparables. Mais… leurs vies d’adultes contrastent trop pour que leur complicité d’antan continue. Comme si une sorte de compétition les tourmentait, une rancœur peut-être.
Clémentine déguste sa boisson en observant les gens passer dans la galerie marchande, je la surveille dans ma vision périphérique. Ça m’aide aussi à ne pas scotcher mes yeux dans ceux du libraire — action qui m’angoisse comme pas permis —. Pourquoi j’ai l’impression de loucher si je fixe quelqu’un ? Pourquoi mon regard dérive ensuite sur pleins de détails de son visage ? Et que ça accentue ma panique, en pensant « oula mais il va penser que je ne l’écoute plus du tout et que je compte ses grains de beauté »...
— Tout va changer quand la sœur mariée déménage à l’autre bout du monde, à cause de la mutation de son époux pour un travail de rêve, dans un lieu de rêve — les îles. Ce roman se dévore, il vous inonde de douceur, de sororité et d’amour. Je ne peux pas vous en dire davantage, ce serait vous spoiler, mais vous pouvez lire quelques pages en dégustant votre cappuccino si vous voulez !
Putain, il est doué ce gars.
Je retourne à notre table, le roman à la main.
— Alors, il a su trouver ton bonheur ?
— Si ça ne t’ennuie pas, je vais lire le premier chapitre.
— Hop hop hop, Bichette !
Elle pose sa main ornée de cinq bagues — une à chaque doigt — sur le livre, le scellant fermement.
— Ce livre, tu vas l’acheter et tu le liras le soir chez toi avant de t’endormir ! Ça t’évitera de penser à l’autre gland qui t’a baratiné tout l’été !
Elle me lance tout ça les sourcils froncés et un doigt menaçant pointé vers moi — je ne serais pas surprise de voir un point laser s’en dégager un jour — j’aime sa façon de me materner tout en étant autoritaire et pas mielleuse.
— Tu as raison ! Il est comment ce cookie à la pistache ?
— Tu veux goûter ? Me propose Clem.
— Et comment !
Je croque dans son goûter de quinze heures trente : un délice ! En retour, je lui propose du brownie. Nous voilà reparties à discuter de tout et de rien, tout en légèreté. Sans crier gare, un sujet — qui n’en était pas un — revient sur la table.
— Et, ce Illiam, il est beau gosse ?
Allez savoir pourquoi — sûrement pour renforcer l’effet choc — j’avale de travers mon cappuccino à cet instant précis. Peut-être décontenancée par la question. Peut-être que l’action de boire n’est pas encore acquise chez moi. Je n’ai que vingt ans, laissez-moi apprendre !
— Tu vas t’étouffer jusqu’à la mort ou tu vas me répondre ? plaisante-t-elle.
Les employés du café-librairie nous regardent, entre l’inquiétude et l’amusement. Je mets ma serviette devant ma bouche pour me reprendre et finalement avaler ma salive avec succès.
— Je sais que je ne pourrais pas te mentir de toute façon... Il était charmant.
Clem pousse un cri d’excitation, les deux bras pliés, poings serrés, les secouant comme si elle avait ses deux pompons dans les mains. Je vous ai dit que c’était la leadeuse des cheerleaders ?
— Tu as une photo ?
— Quoi ? Évidemment que non !
— Roooh... Et sur le site de ton campus, il n’y en a pas ?
Elle dégaine son téléphone. Détective Clémentine au rapport : R.A.S, aucune photo sur le site de mon université. D’ailleurs, ils ne mentionnent pas l’infirmerie et ça me paraît logique ! Sur le réseau, on trouve pleins d’articles sur les recherches effectuées sur le campus, la « vie pratique », les candidatures aux formations, les jobs étudiants... Mais personne n’a trouvé utile de poster une photo d’Illiam. Diablement étonnant.
— Ok, bon. Décris-le-moi.
— Hahaha, non, c’est trop bizarre ! Pourquoi je ferais ça ?
— Aller, ça va te faire penser à un autre mec le temps de trente secondes, rien de terrible ! Laisse-moi écrire mes propres histoires dans ma tête, comme ça, le roman que tu liras le soir en anti-déprime ce sera le mien un jour !
Je ris et hoche la tête. Elle sait manier les mots et me donner envie de répondre à tous ses caprices. Clémentine adore écrire, elle multiplie les hobbies et la positivité autour d’elle. Le résumé du roman que j’ai sous la main me revient. Cette sœur, qui s’éloigne à des milliers de kilomètres... Jamais je ne souhaite que cela nous arrive. M’éloigner de Clémentine reviendrait à m’éloigner du soleil. Je vais prendre froid. L’absence de lumière me ferait sombrer.
— Bichette ?
— Ah, oui, oui, pardon ! Je ne l’ai pas vu très longtemps tu sais... Il est de taille normale, pas petit mais pas extrêmement grand, tu vois ?
— Pratique pour éviter les torticolis. Un point pour Illiam !
— Il est plutôt mince, avec des épaules assez larges.
— Dis m’en plus...
— Il a les cheveux bruns, assez volumineux, ça doit être marrant au réveil. Un petit peu de barbe, ses oreilles sont légèrement écartées.
— Je constitue le portrait-robot, continue !
— Malgré les circonstances, j’ai pu voir sur lui un grand sourire hyper chaleureux ! Ça jouait beaucoup dans son charme. Voilà, tu es contente ?
— Plus que tu ne l’imagine !
Puis, l’air de rien, elle me guide vers d’autres sujets de conversation. Leur légèreté m’aide à planer au-dessus de mes problèmes. Le cappuccino est excellent. Je fais partie de la team café depuis le lycée — là où j’ai rencontré Clémentine — mais un doute me cisaille... Et si je prenais plus de plaisir à boire un cappuccino ? Non, non, non. Il ne faut pas déconner ! Lui, il ne pourra jamais me sauver d’un réveil trop précoce. Le café, il m’épaule dans tous les moments clés de ma journée. Sans lui, qui sait comment se serait déroulée ma première année d’études supérieures ?
La formule boisson plus gourmandise nous coûte sept euros cinquante chacune. Le roman « Ces vents contraires qui nous rapprochent » d’Anthony Kurb ajoute treize euros à ma note.
— Tu veux le ranger dans le sac Dizconana ? Me demande Clem en désignant mon achat.
J’accepte sans remord. Le livre rejoint ainsi mon haut de pyjama ourson et mon joli soutien-gorge. Il y a encore un peu d’espace à l’intérieur. Il serait honteux de ne pas le combler !
— Bichette ! Tu vois ce que je vois ?
Je m’accroche à son regard. Wow, il n’y a personne chez le perceur ? D’ordinaire, il est plein. Il faut dire que début septembre les gens ont autre chose à faire que de se faire percer. Apparemment.
— Si tu te fais un nouveau piercing, moi aussi !
Les lèvres pulpeuses de Clem s’étirent, ses yeux pétillent. Elle m’a eu, elle le sens, j’en ai envie. Envie de changement, envie d’un nouveau bijou sur mon corps.
Dans la boutique, des affiches de concert rock et metal s’enchevêtrent. Quelques bibelots style halloween sont posés au comptoir de la caisse. L’endroit le plus aéré reste la salle de pique. Billy nous y escorte. Dans un classeur aux feuilles plastifiées, il nous présente les différentes possibilités. Hélix, tragus, nostril, medusa, nombril, tétons... Tout y passe, dans des styles tellement différents !
Je décide de réaliser un anneau de nez. Clémentine prend un air de diva quand elle m’entend choisir le modèle. « You go girl ! » me scande-t-elle tandis que le perceur m’isole dans la salle. Pour des raisons d’hygiène, il préfère laisser Clémentine sur les chaises juste devant. Un inconnu n’a jamais été aussi proche de mes narines. Au feutre, il prend ses repères pour le passage de son aiguille. Je ne suis pas phobique de ces trucs-là, pourtant je sens mon cœur s’accélérer. J’expire par la bouche le plus doucement possible et je dévie le regard. Au mur, d’autres affiches se bousculent. Quelques protocoles d’hygiène, les soins à apporter au piercing, et des groupes de musique locaux.
— Tu te sens prête ?
J’acquiesce.
Au moment où l’aiguille traverse la peau de mon nez, un poster en particulier attire mes yeux humides — j’ai eu un peu mal — « Cosmic rain, deux nouveaux concerts évènements ».
— Ça va ? C’est bientôt fini. Ne bouge pas, l’aiguille est en place. Je passe l’anneau et c’est fini !
Les derniers soins prodigués, Billy me réexplique l’hygiène particulière a apporté à mon nez. Le rinçage au sérum physiologique, l’interdiction d’aller à la piscine, éviter d’y toucher ou de le faire tourner.
— Est-ce que tu m’autorises à prendre ça en photo ?
Je désigne l’affiche de concert.
— Vas-y, bien-sûr ! Ce sont des gars du coin, ils ont une super énergie. N’hésitez pas à y aller, ta copine et toi. Les billets ne sont franchement pas chers.
— Merci !
Je photographie l’affiche, quelque peu perturbée et sort de la salle.
— Woooow, Bichette ça te va tellement bien, tu es canon !
Elle m’enlace en douceur, je la remercie. Clémentine s’éclipse à son tour dans la salle de torture — il faut souffrir pour être belle, non ? Elle a décidé de se faire un conch.
Cet acte quelque peu compulsif fait un sacré trou dans mon porte-monnaie. Le reste de notre après-midi shopping se compromet mais j’ai une meilleure idée.
— Il faut que je te montre quelque chose, Clem.
Toute son attention m’est désormais offerte. J’affiche la photo sur mon téléphone puis zoom sur l’un des visages.
— Je crois que c’est l’infirmier du campus !
— Mais non ? Délireee ! Bichette, tu dois devenir la groupies numéro un de ce groupe ! Un tatouage « cosmic rain », c’est passe partout non ?
Nos rires résonnent dans les larges couloirs de la galerie. Je tempère ses ardeurs.
— Ils donnent un concert dans une semaine, on pourrait y aller ensemble, t’en dis quoi ?
Ses yeux — noirs, bridés, somptueusement relevés par un trait d’eye-liner très fin — fuient, se souviennent, me renvoient des excuses non verbales.
— Bichette, je suis désolée, j’ai Logan ce week-end là à la maison. N’hésite pas à inviter quelqu’un d’autre, ou même à y aller en solo !
Clémentine peut être tellement discrète sur son couple que j’en oublie qu’elle et Logan sont ensemble depuis maintenant quatre ans. Depuis le début du lycée. Un coup de foudre qui persiste, et moi qui patauge. Le roman conseillé par le libraire me rappelle un peu trop ma propre vie, mais je vais faire avec. Je ne peux pas blâmer ma meilleure amie de voir son amoureux : ils vivent une relation à distance et ne se voient que quelques week-ends par mois. Tant que Logan ne l’emmène pas à l’autre bout du monde et qu’il ne lui fait pas de mal, ça me va !
— Pas de soucis, j’y réfléchirai !
Je me demande si Clem aimerait parler de son couple avec moi. Si elle a envie de se confier sur le manque que cela peut occasionner, de voir son âme sœur trois fois dans le mois. Est-ce qu’elle se censure pour ne pas me blesser ? Y a-t-il des problèmes dont elle ne m’a jamais parlé ? Clem respire tellement le positif que j’ai l’impression qu’elle est intouchable. Je n’accepterais pas qu’il lui arrive malheur.
— Oh, tu vois ce que je vois ?
Évidemment. Elle hoche la tête face à ma question, le regard pétillant, et nous voilà dans le magasin dangereux de la galerie : « Fezz ». Cet endroit, on pourrait y passer des heures et y dépenser un salaire entier. Entre la décoration, le lifestyle, et les vingtaines de créateurs originaux présentés... Besoin d’une idée cadeau ? Tout se passe là-bas. On y trouve forcément un objet à la fois original, mignon, pratique.
A l’entrée, les carnets de coloriage nous émerveillent déjà. Les thématiques sont cosy, le packaging aussi, les dessins sont mignons — et le prix aussi. Je vais mourir, il y a même un livre de jeux : dedans, on y fait des dessins, on répond à des questions sur soi, on relie des raquettes de sport à la bonne balle... Rien dont j’ai rêvé avant de voir ce livre, pourtant entre mes mains, il se matérialise en une envie profonde. Quelle est cette sorcellerie ? Le must dans ce magasin, c’est d’y aller avec Clem. Elle part en reconnaissance, et elle m’appelle souvent depuis le fond du magasin pour me montrer son top trois des objets. Je ne parviendrais jamais à ériger un top aussi restrictif, alors ça me plaît de voir Clémentine le faire.
Avancer séparément dans ce magasin m’aide aussi à faire attention à mes dépenses — sans compter que je viens de débourser soixante-dix euros pour un piercing. Je parle dans ma tête en effleurant des peluches adorables. Elles sont originales — une peluche en forme de moule, incroyable — mais diablement chères. Il y a un chien corgi — la race préférée de Logan et Clem, ils rêvent d’en adopter un quand ils aménageront enfin ensemble — mais la taille « L » coûte soixante-quinze euros. A ce prix-là, je préfère me faire percer les tétons ! Tout se succède sans transition dans cette boutique envoûtante. A côté de puzzles magnifiques se trouvent des boîtes d’allumettes originales. Bon... Comme elles coûtent presque onze euros, je vais garder mon briquet pour allumer mes bougies cet automne. N’empêche, voir toutes ces couleurs, ces excentricités autour de soi, ça me donne envie de reprendre une activité créative. Le dessin, l’aquarelle, je ne sais pas.
— Oh mon dieu...
Les mots m’échappent. Il y a une pince à cheveux en forme de corgi ! Je ne sais pas si Clem l’a vu, mais je dois lui acheter ! Elle m’a bien payé mon pyjama et mon soutien-gorge, je peux lui rendre la pareille ! J’agrippe la pince et sourit comme une guignol devant la langue tirée du chien. Dans son revêtement de plastique brillant, il respire le bonheur. Il ne se sent pas concerné par les peines de cœur ou le réchauffement climatique. Je lui envie sa vie. J’aimerais être une pince à cheveux.
Plus je m’engouffre dans le magasin, plus mes sens se dévoilent. Ma vue explose face à l’explosion de couleurs des articles. Mon toucher se libère au contact des carnets en velours ou des peluches. L’odeur des bougies me plonge directement en automne. Je rends mon âme si un employé me propose de goûter une friandise : heureusement pour moi, ça n’arrive pas. Les endroits pour circuler dans le magasin sont tellement étroits que les employés n’ont pas d’autre choix que d’attendre sagement en caisse — autrement, ils gêneraient. Des décorations murales en bois me surplombent et me fascinent. Puis, viennent les accessoires, du moins... d’autres accessoires. Un carnet dédié aux avis de lecture me fait de l’œil. Je change de zone. Des kits DIY envahissent le prochain espace. Trop de dépenses potentielles. Je dois retrouver Clem. Justement, quand on parle du loup...
— Bichette ! T’es là !
Elle a une paire de chaussettes bleu et rose dans la main.
— Qu’est-ce que tu t’es trouvée ?
— Des chaussettes « Taylor is my therapy ». Je ne pouvais pas les ignorer. Ce ne serait pas digne de la swiftie que je suis.
— Évidemment, qu’en penserait Taylor ?
— Exactement ! Est-ce que j’ai envie de la décevoir ? Pas du tout !
Nous rions, animées par notre complicité. Clem profite de notre demi-tour pour me partager son top trois. Des boucles d’oreilles, un livre de recettes, et, évidemment, les chaussettes qu’elle achète. Après son ticket récupéré, je lui demande de m’attendre dehors. Je paie la pince à cheveux et demande un papier cadeau, qu’on me facture un euro. Ce n’est pas énorme, mais la pince en coûte déjà quinze.
Quand j’arrive auprès d’elle, elle m’observe d’un regard suspicieux.
— Qu’est-ce que tu manigances ?
L’espièglerie doit avoir pris possession de mon visage. Cacher une surprise est hors de mes capacités. Je brandis le cadeau soigneusement emballé devant moi, les bras tendus, en m’écriant « Tadaaaaa ». Ça a le don d’exciter mon amie, qui m’attrape le cadeau des mains pour en déchirer l’emballage.
— O... M... G !
Sa bouche forme un « O » parfait.
— Merci beaucoup !
Un câlin de plus, je ne suis pas contre. J’apprécie son étreinte et lui susurre à l’oreille que « c’est bien normal, après tout ce qu’elle fait pour moi ». Immédiatement elle agrippe deux mèches de ses cheveux noirs et lisses. La pince les maintient alors à l’arrière de son crâne : c’est somptueux, c’est tellement mignon !
— Je crois qu’il ne te reste plus qu’à adopter un chien maintenant !
— Aahhhh totalement ! J’ai hâte de montrer ça à Logan le week-end prochain !
Ravie de nos achats respectifs, nous voilà repartis sur le chemin de la zone commerciale.
Ma joie et mes envies créatrices fondent comme neige au soleil, tandis qu’on arrive dans le grand hall. Amadeo rigole avec son groupe de potes habituel. Sous son bras, la nana. Une belle blonde, je dois l’admettre. Elle garde sa tête lovée contre son épaule, comme je le faisais il y a encore une semaine.
J’ai la sensation que le bénéfice de cette journée entre filles vient de me filer entre les doigts.
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Le relire pour corriger les fautes m'a un peu donné envie de continuer cette histoire :')