Narrateur : Théodore

J’ignore pourquoi, mais de voir les retrouvailles entre Charles et Grégoire m’avait ému. C’était leur amitié qui m’avait touché au point de les laisser partir. Une fois de retour dans ma chambre, je me sentis idiot d’avoir laissé deux traîtres traîner dans la nature, je n’eus pourtant pas le courage de leur faire donner la chasse. J’avais des occupations autres à mener notamment retrouver Léandre, pour enfin lui régler son compte pour de bon. Enfin, où était Nécronion ? Horacétius s’était montré vague et qu’importent les tortures auquel je le soumettais, il refusait de détailler, le lieu où il se trouvait tous deux.

D’ailleurs, en y pensant Léandre était marié à Gwendoline, la fille d’Alexandre et c’était une alliance matrimoniale qu’il serait peut-être utile de renouveler. Autrement, je ruinais Paxiam, ce que mon « bon » prédécesseur s’était acharné à bâtir. Ma petite Vi, tenait à ce projet, je ne pouvais pas me permettre de le détruire même temporairement, après tout, je l’aimais bien trop pour la contrarier. Il me fallait donc faire passer d’abord les intérêts de l’État avant ceux de ma personne, c’est Vitae que j’aimais et non cette femme, mais dans le fond j’étais immortel et non elle, je finirais par retrouver ma chère et tendre déesse, dans un futur plus ou moins proche.

Argine reparut enfin, elle avait disparu depuis trois jours, à dire vrai depuis la cérémonie d’enterrement de Léandre. Elle était directement venue me voir, pendant que j’étais assis sur mon trône, contemplant la couronne qui serait bientôt mienne, dans deux jours à lieu mon couronnement officiel. La pauvre avait l’air affligé, non, c’était même plus que ça, elle était désespérée. Si elle croyait que cela allait suffire à me faire regretter mon geste, elle se trompait lourdement. Cet esprit avait une expression qui m’indiquait qu’elle souhaitait me parler, mais elle n’osait pas je suppose.

Je fis le premier pas en demandant, « Que me veux-tu Argine ?

-Je sais ce que tu as fait. (Le fait que je sois un traître n’est apparemment pas un secret.) Parlons-en en privé, veux-tu ?

-Eh bien, nous sommes dans une salle déserte, ce n’est pas assez privé pour toi ? », dis-je méprisant.

« Si… (Je regardai partout, j’avais l’impression que des milliers de regards accusateurs se portaient sur moi, pourtant il n’y avait que les doux yeux d’Argine.) Cependant, on pourrait être interrompu, le royaume des morts, ton domaine maintenant ou même l’ancien temple de Nécronion me paraisse moins risqué.

- Non ! Nous sommes très bien ici. Ma salle du trône, ma pièce, on ne viendrait me déranger que si la situation était urgente.

- Soit, régicide1. (Cela m’avait blessé plus que je ne l’aurais cru.) Vitae, m’a expliqué son noble plan, alors tu es maintenant le souverain légitime de Paxiam, et je suis donc ta conseillère.

-Alors, conseil moi. Gwendoline, selon toutes probabilités, je devrais l’épouser, n’est-ce pas ?

- Tu tues son mari et maintenant tu veux l’épouser elle, quel monstre ! (Argine essayait de masquer sa colère, mais elle ne le pouvait pas.)

- C’est vrai, mais l’alliance doit être maintenue, Vitae refusera de m’épouser de toutes manières. (J’étais un peu ennuyé par l’idée.)

- Tu l’aimes, vraiment ? (Elle parut surprise et je ne comprenais pas pourquoi.)

- Qui ? Vi ? Bien sûr ! (Elle fut désarçonnée par ça.) Croyais-tu que je ne savais pas ce que signifier aimer ?

-Non bien sûr, mais Myriam est une bonne personne, elle doit être déçue. (Elle m’accusait du regard et cela me mettait mal à l’aise.)

-Tu ne crois pas si bien dire ! », s’exclama ladite nommée.

J’étais choqué et je balbutiai, « Enfin, je te revois.

-Je gardais mon domaine, tu aurais pu m’appeler et je serais venu quand j’aurais pu. (Elle me brûlait de son regard haineux.) N’importe, tu n’as pas pu résister à ta jalousie, je constate.

- Vitae a dit que ce trône serait mien, si je tuais Léandre de mes mains, je suis dans mon droit. (Je la toisai.)

-Je sais… Je voulais seulement, te dire que ton père avait raison finalement, tu étais bien celui en trop, et tu l’étais aussi pour cette quête en usurpant un titre qui n’était pas le tien. J’aurais dû te laisser mourir le jour où je t’ai rencontré. », dit-elle avec une grande cruauté.

Elle partit aussi vite qu’elle était venue. J’étais fou, comment osait-elle dire que j’aurais dû mourir enfant ? Je, personne ne m’a donc jamais aimé… Je suis l’être le plus indésirable de cette terre, je n’aurais jamais dû naitre. Je me vengerais, ils payeront ça. Je finis par réaliser, que je devais tenir ma cruauté d’elle, j’avais dit la même chose à Charles après tout. Mais il le méritait lui, il m’avait trahi, comme eux tous ! Ils vont le payer, je les tuerais tous, s’il le faut !

Argine conclu, « Et tu dis savoir ce que signifie aimer, mais il semblerait que ce ne soit pas le cas. (Elle me regardait comme si j’étais un triste animal.) Cela étant, je crains que les esprits méprisent les humains sauf peut-être moi et Horacétius, il t’expliquera pourquoi il a fait ce choix, moi, je peux seulement dire que ma mission a fait que je porte un grand respect pour l’humanité. Les dieux sont pareils, sauf toi et Nécronion.

- Le pire c’est que ça ne me surprend pas de Nécronion. Après tout, il s’était mis en opposition face aux autres divinités. (Je la dévisageai avant de prononcer ces mots avec solennité.) Argine, je te libère de toutes obligations à mon égard. (Elle sembla étonnée.) Je le pense sincèrement, je ne t’imposerais pas ma présence.

-Mais, Vitae… (Je comprenais son inquiétude.)

-Non, je lui parlerais, je suis moi-même un dieu, elle peut vouloir une chose, mais pas me l’imposer. J’ai fait mes choix, tout était de ma volonté, même le meurtre de Léandre. Je sais que toi, Horacétius et Nécronion en doute. (Elle prit une broche qui retenait ses cheveux, je m’aperçus alors qu’elle avait les cheveux extrêmement longs au point qu’il touchait le sol.)

-Prends ça. (Elle me la tendait, elle ressemblait à un papillon.) Ça te sera utile… », dit-elle en conclusion.

Voilà donc son dernier cadeau avant son départ. Je le regardai un peu plus en détail, la fameuse broche ressemblait à un monarque2 dont les ailes étaient constituées de fragments de pierres semi-précieuse voire précieuse, assemblées comme le verre qui compose les vitraux. Cela devait avoir beaucoup de valeur, si ce n’est sentimental au moins financière. Je l’accrocherai au niveau de mon cœur, c’était le premier cadeau que l’on me faisait, simplement pour m’en faire. Ça me rendait heureux.

Je décidai de sortir sur les murailles pour prendre l’air. La cruauté de ma mère adoptive, m’avait secoué. Je contemplai le paysage, la vue, les villages autour du château, les paysans qui s’évertuaient dans les champs, mes terres qui s’étendaient à pertes de vue. Tout ça, entre mes mains je me sentais si puissant. Je pourrais presque le toucher du doigt, je me heurtai à un de mes créneaux, peut-être pas finalement. Je regardai vers le bas, c’est étrange, mais j’avais envie de sauter, de rejoindre le bas. Après tout, puisque j’étais immortel, maintenant, ça ne posait plus problème.

Mon frère Antonin me sortit de ma rêverie en criant, « Je te trouve enfin Théodore ! (Il me prit dans ses bras.) Ça fait tellement longtemps !

- N’exagérons rien… Comme si j’avais disparu dix ans ne soit pas aussi sentimental. (Je le repoussai légèrement.)

- Oui, tu as déjà disparu plus de dix ans, on t’a cru mort, je t’ai cru mort. (C’est vrai…) N’importe, je suis venu dès que j’ai pu, enfin, j’avais des problèmes à régler avec Eléonore, ma femme et il nous fallait échanger une abondante correspondance en plus de beaucoup de réunion. Ce n’est pas grave, félicitation mon frère, tu es le roi, maintenant.

- Et toi, tu es marié, félicitation ! Il faudrait que tu me présentes ta femme !

- Oui, bien sûr. (Il était soucieux, il me cachait quelque chose.) Comment le vis-tu ?

-Quoi donc ? (On y arrivait, enfin à ce fameux secret.)

- La mort de Léandre, c’était ton ami, non ? Je vous ai vu, vous discutiez souvent ensemble, vous sembliez bien vous entendre.

- Non, en fait, je veux dire, oui, nous nous entendions bien, mais non, je ne suis pas affecté par sa mort. Ce sont des choses qui arrivent. (Antonin semblait perturbé par ma réponse.)

-Comment peux-tu dire ça ? Il n’est pas mort de vieillesse ou de maladie… Il a été assassiné !!! Ce n’est pas une mort banale !

- Quelle naïveté ! (J’étais courroucé.) Il est mort ! Bougre d’âne, arrêtez d’en parler comme s’il était encore vivant ! Il est mort, il ne reviendra pas ! Passe le cap ! C’est la vie, arrête de m’en parler, ce sont des futilités !

- Qu’as-tu fait ? (Il eut une expression de terreur devant moi.)

- Rien ! (Je le bousculai et il tomba à terre.)

- Si… (Il eut l’air effrayé par moi.) Tu l’as tué, c’est toi… Tu commets des horreurs, mais tu es comme notre père, tu n’assumes rien ! », dit-il horrifié par ma personne.

Je vis rouge, je ne pouvais plus l’entendre, je le saisis par le collet, je l’étranglais un peu. Antonin réussit à se dégager en un coup, mais j’étais trop aveuglé par la colère pour me contenter de ça. Je lui collai mon poing dans la figure ce qui le fit tomber à terre, je le suspendis ensuite au-dessus du vide en le tenant d’une main à la nuque. Il criait, me suppliait d’arrêter, il se tenait à ma chemise au niveau où était ma broche, mais j’étais sourd à toutes ses suppliques. Je ne les entendais même pas, je ne voulais que des excuses, elles seules auraient pu peut-être calmer ma rage folle.

Antonin se calma et me lança, « J’aurais cru que notre père aurait pu faire ça, mais pas toi… Il te hait, car il se hait lui-même. (Il regarda le sol.) Pitié… Ne deviens pas comme lui. »

Je ne pouvais plus entendre ça, je le lâchai dans le vide. Il avait déjà touché le sol, quand je me rendis compte de ce que j’avais fait. Je regardais de toutes parts, si quelqu’un m’avait vu, mais il n’y avait personne, les gardes étaient peut-être en pause et la relève avait tardé. Ma réputation était sauve… Je me téléportai auprès de Vi.

Elle me regarda bizarrement et me demanda, « Pourquoi pleures-tu autant ?

- J’ai tué mon frère dans un accès de colère.

- Quoi ? (Elle demeurait interdite.)

- Je suis un démon… J’ai essayé de tuer un être que j’appelais autrefois un ami, j’ai aussi tué mon propre frère en le jetant des murailles du château parce qu’il a osé dire la vérité.

- Oui, tu l’es… Tu ne peux pas le nier, nous ne pouvons pas le nier… Mais tu sais, moi aussi, je suis un monstre et ça ne m’a jamais dérangé. (Elle me donnait un sourire tendre qui me plaisait bien.) Tu t’y feras, de toutes manières en tant que dieu, désormais, tu l’aurais vu vieillir et s’éteindre, ainsi va la vie. »

Ce n’était pas faux… De toute manière, il fallait faire oublier Léandre et quoi de mieux pour ça que de tuer ou éclipser tous ceux qui l’avaient connu. Dans le fond, ce que j’avais fait ce n’était pas une si mauvaise chose. Adieu, mon frère Antonin, tu étais un piètre chevalier, mais tu avais le cœur plus
pure que l’or.

Fondation d'un Royaume

Galaad Night le 04 Déc 2025 à 13h09

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