Narratrice : Argine

J’étais fâchée contre Merlin, il m’avait menti. Il osait se faire passer pour quelqu’un qui ne me connaissait pas. Quel malotru ! Alexandre, ce pauvre homme, si près de la mort, il s’était endormi… La nuit était tombée. Merlin, diable, que fais-tu ?! Ton ami s’inquiète. La porte s’ouvrit d’un coup, il était revenu avec un sourire niais sur le visage, je me jetais dans ses bras.

Il se dégagea habilement avant de dire, « Je vais bien… Désolé, j’ai dû me cacher de Vi.

- Je n’aurais jamais cru ça de toi. Défier une déesse si éminente, pour un pacifique, c’est un exploit. Tu as toujours fait dans le sensas, Corvus. (Il souffla agacé.)

- J’y fus contraint par la force des choses. Nécronion aurait dû renverser cette garce, il y a longtemps.

- Tu as changé ! Je n’aurais jamais cru t’entendre dire de pareilles vulgarités. (Je me calmai un peu.) Nécronion n’était pas si ambitieux de toutes manières.

- Il ne manque pas de panaches ! (Il avait un grand sourire en disant ça.) Enfin, il obsède toujours cette femme qui le hait alors qu’elle est sa mère. Si cela ne concernait qu’eux tant pis après tout, mais cela implique tout le monde. C’est donc notre affaire que de régler ces problèmes.

- Pff… Tout cela est compliqué. Aide d’abord ton ami et moi… J’irais voir Léandre, chez Aimée. (Il me retint par le bras.)

- Attends ! Il faudra qu’on parle ensuite. J’ai des excuses à te présenter.

- Oui, en effet… » dis-je courroucée.

Je partis en sachant que quelqu’un pouvait veiller sur Alexandre. Je me demandai dans quel état, j’allais retrouver Léandre, cela faisait un mois après tout. Heureusement, Aimée n’était pas la déesse la plus discrète, elle avait vite révélé ses aventures, ainsi Horacétius et les autres ne s’étaient pas inquiétés longtemps. Il avait refusé de leur parler ou même de leur envoyer un quelconque message. Quelque chose n’allait pas c’était certains, voilà la raison de mon inquiétude.

Aimée voulut bien me recevoir, c’était une bonne fille.

Elle jouait avec les boucles de ses cheveux quand elle me demanda, « Que me veux-tu Argine ?

- Je veux parler avec Léandre.

- Il ne veut voir personne… (Elle faisait la moue.) Demande-lui toi-même, tiens, s’il veut te parler ou non ? Je ne suis pas son répondeur…

- Très bien… Où puis-je le trouver ? (Je la regardai soucieuse.)

- Suis-moi et tu verras… », répondit-elle mystérieuse.

Elle ouvrit une porte qui menait à un salon, Léandre était là, assit sur le canapé avec un air fier et noble. Ses yeux vert émeraude étaient éclaircis par la lumière du bonheur, c’était la première fois que je le voyais ainsi depuis longtemps. Dès qu’il me vit son regard s’assombrit, je venais de percer sa bulle de joie, je me sentais mal d’avoir fait ça, même si c’était un accident. Il se redressa avant de se mettre debout pour me faire face.

Je lui demandai, « Léandre… Pourquoi nous as-tu abandonnés sans rien dire ?

- Tu me poses des questions qui fâchent Argine. », dit-il, je voyais bien à son regard que c’était la vérité.

« Pourtant, il nous faut en parler ! (Je n’allais pas me laisser démonter.) Je ne t’obligerai pas à revenir, si c’est ce qui t’inquiètes. Je veux seulement des réponses.

- J’ai décidé de reprendre ma vie en main, voilà ta réponse. J’ai toujours été l’esclave d’autrui ! J’ai été choisi, je n’ai pas choisi. Je mène ma vie comme je l’entends maintenant.

- Ah oui ! Comme si tu étais venu de ton plein gré. (Il se rassit comme s’il me prenait de haut.)

- Peut-être pas, mais j’y suis resté de mon propre chef. Mes amours sont les miens, j’ai fait mon choix. Je ne veux pas être à nouveau le roi, c’est trop de malheur pour moi.

- Nous aurions dû être là, nous aurions dû te soutenir. Quels mauvais amis, nous avons été ! (Il avait les yeux mouillés de larmes.)

- Je vous pardonne… C’est un peu ma faute aussi, j’aurais dû en parler avant. Sachez que je ne vous en veux pas. C’est seulement que j’ai décidé de couper les ponts avec mon ancienne vie. »

Je pouvais le comprendre, il avait fait ses choix maintenant et je les respectai. Je ne savais pas quoi faire désormais, il n’allait pas revenir, il n’allait pas nous aider, il n’allait nulle part, il n’allait rien. En effet, il avait trouvé son bonheur dans l’immobilisme. Aimée était chanceuse qu’il l’ait choisi, il aurait pu en avoir bien d’autre s’il l’avait voulu.

Elle s’assit à côté de lui et lui dit, « Je crois que ton amie est soucieuse. Propose-lui donc de rester un peu.

- Si tu le veux bien, c’est chez toi après tout…

- Puisque je te le demande andouille. (Il fit la moue.)

- Très bien, moi ça me convient. », dit-il lassé.

Aimée partit afin de nous laisser discuter seuls. Je m’assis sur une chaise dont les accoudoirs ressemblaient à des cœurs, la table-basse en face était en verre et avait la forme d’une rose. Léandre était toujours sur son canapé qui avait aussi la forme d’un cœur. Aimée avait un drôle de goût en termes de décoration. Je ne savais pas quoi dire et lui aussi semblait gêné.

Léandre finit par me demander, « Ai-je été un bon roi ?

- Tu as fait de ton mieux, tu as toujours fait passer les autres avant toi… Tu avais vraiment le cœur d’un héroïque souverain.

- Merci, j’espère que Théodore règne aussi dignement.

- Eh bien, il a essayé de tuer son frère, c’est déjà bien, ah oui et il le séquestre quelque part, s’il ne l’a pas achevé dans un élan de cruauté. (Il avait l’air horrifié…)

- Tu veux dire Antonin ? J’aurais dû le voir venir… J’aurais dû savoir qu’il me jalousait.

- Il cachait bien son jeu, ne t’en veux pas…

- Oui, c’est lui qui m’a conduit ici, en cadeau pour la remercier de l’avoir béni en lui permettant de connaître l’amour. Aimée est une douce personne, j’ai eu de la chance. (Il eut un sourire rêveur en prononçant cette dernière phrase.) Je suis désolé, si au moins j’avais eu un fils, on aurait pu me remplacer avec lui, mais même ça je n’ai pas pu.

- Ne t’en veux pas, tu n’as peut-être aucun enfant pour le moment, mais qui sait ça pourrait venir un jour.

- Un demi-dieu ou une demi-déesse ? C’est de la folie ! (Il riait aux éclats, j’étais heureuse pour lui.)

- Non, si Aimée t’aime, elle refusera que la mort vous sépare. Je dis ça, je dis rien.

- Moi, un dieu… ? (Cela semblait amuser grandement Léandre. J’étais pourtant tout à fait sérieuse moi.)

- Le dieu de la paix, cela te correspondait bien… Il n’y en a aucun d’ailleurs, cela serait le parfait Saint-Patron pour Paxiam.

- Oui, peut-être bien… Je me demande si Nécronion ne ferait pas un meilleur souverain que moi, enfin, tout du moins, il ferait mieux que Théodore. Tu devrais retourner l’aider, moi, j’ai une vie de couple à mener.

- J’ai moi-même des problèmes de cœur à régler. (Je le regardai avec sympathie.) Ça m’a fait plaisir de te revoir. », dis-je en lui donnant un grand sourire.

Je le serrai dans mes bras, j’étais tellement ravie de le revoir à nouveau. Je ne l’avais jamais vu avec une expression si heureuse, j’étais tellement contente pour lui. On en avait parcouru du chemin depuis notre première rencontre, je ne regrettais pas de l’avoir choisi et même si nos routes se séparaient maintenant, je n’oublierais pas tout ce que nous avions vécu ensemble.

Lorsque je rentrai, je retrouvai Merlin assit comme si le poids du monde pesait sur ses épaules, un triste Atlas qui s’apprêtait à lâcher la voute céleste et laissait les cieux écraser la terre. Je me mis sur une chaise à côté de lui, il releva à peine la tête avant de ce prostré à nouveau. Tout n’allait pas si bien finalement, je me demandai ce qui le préoccupait autant. Je le questionnai, mais il m’ignora, il ne répondait à rien, il était plongé dans une sorte d’apathie qui me terrifiait. Je décidai moi-même de chercher la cause de ce trouble, afin de pouvoir l’aider.

En passant dans la pièce suivante, je remarquai qu’il avait couché Alexandre sur un lit, s’il passait la nuit, ce serait un miracle. Voilà, donc le nœud de ces maux… Il faudrait pourtant qu’il se résignât, la mort est injuste quand elle saisit, mais elle est la suprême égalité, nul ne lui échappe, jamais parmi les Hommes. Il est temps qu’il accepte qu’Alexandre va mourir.

Pour me sortir de mes méditations contemplatives, j’entendis une voix que je connaissais bien dans la pièce d’à côté. C’était Nécronion, je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Merlin rentra avec celui-ci saisit par le bras dans la chambre. J’étais d’autant plus surprise.

Corvus lui lança, « Toi, Nécronion en tant que dieu de la mort, tu devrais pouvoir faire quelque chose pour lui.

- Je ne le suis plus… », répondit-il abattu.

« N’importe… Tu es le fils de Vitae ! (Nécronion trembla en oyant1 le nom de sa mère.) Tu devrais savoir comment modifier et réparer ce qu’as fait ta mère ! »

Il se releva, s’approcha d’Alexandre. Il était extrêmement soucieux, il m’appelait à l’aide du regard. Je voulais le sauver, mais je ne savais pas comment. Il avait compris la même chose que moi, il craignait le courroux entrainé par la tristesse de Corvus. Je le rassurai d’un geste de la tête.

Nécronion dit las, « Je ne peux rien faire, c’est trop tard pour lui… »

Merlin le contempla d’une façon si dérangeante que c’en était ineffable. Il était retourné à son apathie terrifiante, je le savais, je l’ai toujours su, il n’avait jamais pu supporter la mort de qui que ce soit. Nécronion ouvrit le placard dans lequel je rangeais tout le nécessaire pour administrer des soins. Il ramassa dedans deux-trois choses à l’intérieur.

Je lui demandai, « Que fais-tu ?

- Je ne peux peut-être pas sauver son ami, mais je peux au moins le soulager un peu.

- Tu as des compétences que j’ignorais.

- S’il n’y avait que ça qu’on l’ignorait. », répondit-il sinistre.

Je me tus, car je ne faisais qu’aggraver la situation. Je regardai ce qu’il faisait, il était plus tendre que je ne le pensais. Je fis assoir Merlin sur une chaise, je n’avais pas réussi à le faire bouger dans la pièce d’à côté. Son regard vide me terrifiait, je ne savais pas quoi faire pour l’aider.

Nécronion posa sa main sur mon épaule et dit tendrement, « Je vais t’aider… (Il serrait les pots de remèdes dans ses mains.) Tu sais ce qu’il faut faire…

- Non, on ne va pas faire ça. Je sais, c’est le fait qu’il est désespéré. (Je le regardai alarmée.)

- Oui, et tu as de la chance… Il pourrait faire pire, quelque chose de regrettable, il m’a effrayé quand il est venu me chercher et m’a ramené de force ici. Il faut s’assurer qu’il ne trouve pas une nouvelle idée terrible dans cet état-là.

- Oui, fais-le… Tu es vraiment courageux… (Il se montra rassurant.)

- Non, c’est toi qui l’es… Tout ce pourquoi tu as œuvré a été perdu. (Il avait l’air de vouloir s’excuser.) J’aiderai ton ami, pour réparer mes fautes. (Je le pris dans mes bras.)

- Tu n’es pas responsable des choix de Théodore. Tu as changé… »

Il administra à Merlin de quoi le mettre hors-d ’état de nuire, voire hors-d ‘état de quoi que ce soit. Il y avait une couche dans la pièce principale, on le déposa là. Ensuite, on s’assit à la table. Nécronion était soucieux, il avait beau avoir perdu son statut divin, on pouvait pourtant toujours voir à son regard son ancienne forme de dragons. Il avait définitivement des yeux dignes d’un lézard. Dans le fond, je me demandai si comme Corvus, le dragon n’était qu’une forme qu’il avait faite sienne. Si tel était le cas, pour moi, il voulait seulement se donner un air terrifiant pour ne plus être la victime des autres divinités.

Il fallait réfléchir à ce que nous ferons ensuite, je l’aiderai pour sûr, mais il fallait d’abord que nous sachions qui remplacerait Léandre. Sur tous les candidats possibles, je m’en retenais que trois : Charles avait bon cœur comme Léandre, Horacétius avait des convictions certaines et Nécronion un peu des deux. J’étais certaine que le magicien refuserait le titre, l’ami de Léandre probablement et le dieu déchu je ne saurais pas dire. Je voulais lui poser la question, mais je n’osais pas, ce n’était pas poli ou correct à demander au regard de la situation actuelle.

Nécronion me demanda, « Que comptes-tu faire, Argine ?

- Après tout ça, tu veux dire ? (Il acquiesça.) Je ne sais pas, si Corvus enfin Merlin avait daigné m’aimer, on aurait pu faire notre vie ensemble, mais il va falloir trouver autre chose, je crois. Et toi, que comptes-tu faire ?

- Retrouver la déesse monde… La seule lumière de mon existence.

- Dis Nécronion… Ne voudrais-tu pas remplacer Léandre jusqu’à ce que l’on trouve un nouveau souverain ?

- Oui, si tu ne trouves personnes d’autres. Je me dévouerais, je n’aurais jamais cru un jour servir le but des autres dieux, mais c’est la meilleure chose à faire. »

Il me maudissait à l’intérieur de lui, je le voyais bien. La déesse monde, Nécronion deviendrais-tu fou ? C’est un fantasme que tu poursuis… Il va te détruire…

J’entendis alors une voix crier, « Argine, pardonne-moi ! J’ai menti. »

Je me retournai vers celles-ci c’était Corvus, il était encore inconscient, mais il déblatérait des excuses. Il finit par se taire, Nécronion était allé le voir et il l’avait calmé. Je repensai à comment Merlin s’était retrouvé dans cet état, et je pensai qu’il me fallait agir aussi. Je me battrai de même, Vitae tu es finie, ta tyrannie s’achève. Théodore, si tu n’arrives pas à voir la lumière et bien… Tu ne nous laisseras pas le choix, pardonne-nous. Nécronion, je n’aurais jamais cru à avoir à me battre à tes côtés un jour. Tout a changé tellement vite.

Fondation d'un Royaume

Galaad Night le 06 Déc 2025 à 10h51
On approche de la fin.

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